Un déficit qui devient chronique pour Le Voyage à Nantes

Le Voyage à Nantes a bu la tasse en 2023. Mais la véritable information est que ses dirigeants, Fabrice Roussel et Jean Blaise, ont été incapables d’éviter une dégringolade annoncée. Faut-il à présent que les contribuables couvrent les conséquences de leurs carences ?

La presse nantaise l’a annoncé la semaine dernière : Le Voyage à Nantes a perdu beaucoup d’argent en 2023. En voilà une information ! Dès le 6 février 2023 (oui, 2023), un déficit annuel de 730 000 euros était prévu, après 630 000 euros en 2022. L’année s’est finalement terminée sur un déficit de 980 000 euros. Le trou prévu s’est encore creusé de 34 % en onze mois. D’où cette question : Sachant qu’ils allaient dans le mur, pourquoi Fabrice Roussel, vice-président de Nantes Métropole et président du Voyage à Nantes, et Jean Blaise, directeur général du Voyage à Nantes, ont-ils accéléré au lieu de freiner ?

Jean Blaise, pourtant familier des comptes dans le rouge, affirmait qu’il refuserait un budget non équilibré. Il a mangé son chapeau. Il soutient à présent qu’un déficit de 1 million d’euros n’est pas grand-chose par rapport aux 34 millions d’euros de budget annuel du Voyage à Nantes. Or c’est comparer des pommes et des oranges ! Les euros ne sont pas tous les mêmes pour le Voyage à Nantes, qui dépend beaucoup plus des contribuables que des visiteurs. Ses 34 millions d’euros de budget se partagent entre environ 14 millions de recettes propres et 20 millions de subventions publiques. Le million d’euros manquant est de l’argent qu’il n’a pas réussi à gagner : 1 million rapporté à 14 millions, c’est tout de suite plus significatif.

De plus, les pertes sont presque entièrement dues aux Machines de l’île. Elles avaient vocation à gagner de l’argent et appliquent des tarifs élevés. Lors de leur ouverture en 2007, Jean-Marc Ayrault comptait que leur exploitation « tendrait vers l’équilibre » à partir de 2009. En fait, depuis dix-sept ans, elles ont perdu de l’argent tous les ans et ne bouclent leur budget que grâce aux subventions de Nantes Métropole.

Ces subventions ont été fixées pour la période 2017-2025 dans une convention avec Nantes Métropole dont les prévisions sont résumées ci-dessous (sans les années 2020 et 2021, perturbées par l’épidémie de covid-19). Les subventions publiques ont été fortement augmentées en 2021 (2,510 millions d’euros compte tenu du fonds de solidarité lié à l’épidémie) mais légèrement abaissées en 2022 (1,781 million d’euros). Bien entendu, il ne s’agit là que des subventions d’exploitation ; tous les achats de machines et les grosses réparations sont aussi financés par les contribuables.

 

 

2017 2018 2019 2022 2023 2024 2025
N. d’entrées 660.000 672.931 679.627 700.117 707.083 714.119 721.724
Personnel ETP 91 92 92 94 94 95 95
Ticket moyen € 6,02 6,05 6,08 6,17 6,20 6, 23 6,27
Billetterie 3.972.827 4.071.300 4.132.370 4.321.129 4.385.946 4.451.736 4.518.512
Autres (dt bar) 2.404.870 2.446.013 2.482.703 2.596.109 2.635.050 2.674.576 2.714.695
Contribution Nantes Métro. 1.752.800 1.779.092 1.805.778 1.888.263 1.916.587 1.945.336 1.974.516
Recettes totales 8.130.497 8.296.405 8.420.851 8.805.501 8.937.584 9.071.648 9.207.722
Dépenses totales 8.130.497 8.296.405 8.420.851 8.805.501 8.937.584 9.071.648 9.207.722

 

Le nombre d’entrées aux Machines de l’île a été supérieur aux prévisions en 2019, période partout très faste pour le tourisme (738 579), et pas trop inférieur en 2022, période de reprise (681 345). Le prix des billets, lui, a fortement augmenté. Lors de l’ouverture du Carrousel des mondes marins, en 2012, il était de 7,00 euros (tarif plein) et 5,50 euros (tarif réduit). En 2017, il atteignait 8,50 et 6,90 euros en 2017. En 2023, il est passé à 9,50 euros pour le tarif plein et 7,50 euros pour le tarif réduit (9,00 et 7,10 euros pour le Carrousel, qui manque de visiteurs). Il a ainsi augmenté de près de 30 % en onze ans. Autant de visiteurs que prévu à des tarifs supérieurs : Les Machines de l’île ne devraient-elles pas rouler sur l’or ?

Hélas non, car les frais de personnel se sont envolés. Selon les prévisions du tableau ci-dessus, leur effectif devait être de 94 personnes (ETP) en 2022. Il a été en réalité de 119,95 ETP, soit 27,6 % de plus que prévu. La masse salariale a augmenté de 1,22 million d’euros par rapport à l’année précédente. À elle seule, cette somme est supérieure au déficit annuel. Les besoins en personnel avaient-ils été sous-évalués délibérément, ou bien la gestion des Machines est-elle mauvaise ? Quelle que soit la réponse, elle n’est pas flatteuse pour leurs patrons.

Café bouillu

D’après Foulques Chombart de Lauwe, le trou serait dû au Café de la Branche, « structurellement déficitaire ». Il ne l’a pas toujours été, pourtant. Dans les premières années des Machines de l’île, sa contribution était très positive. Espérant faire encore mieux, Le Voyage à Nantes a construit en 2017, moyennant 700 000 euros, un nouvel estaminet de 224 m². Passé l’épidémie de covid-19, les rapports présentés à Nantes Métropole par Le Voyage à Nantes se montrent fort optimistes :

  • Rapport pour 2021 : « Le chiffre d’affaires du Café de la Branche augmente quant à lui de 25 % en une année, notamment grâce à l’ouverture du petit snack sous les Nefs pendant les périodes de programmation culturelle. Son résultat d’exploitation a pu être amélioré grâce à une masse salariale assez stable par rapport à 2020. »
  • Rapport pour 2022 : « progression du chiffre d’affaires HT de la boutique (+380 K€ soit +37%), amélioration du chiffre d’affaires pour le café de la Branche de (+450 K€ soit +62%). »

Mais là aussi, le problème n’est pas dans la fréquentation, il est dans la gestion. Le taux de marge brute du Café de la Branche est de l’ordre de 60 %, alors que le taux normal pour les bars-restaurants se situe plutôt vers 75 %.

Une gestion franchement lacunaire

Si vraiment le mal vient du Café de la Branche, une mesure évidente s’imposait dès 2022 : fermer l’établissement. Il n’est pas du tout indispensable au fonctionnement des Machines de l’île. Une petite faim, une grande soif ? D’autres cafés et restaurants sont tout disposés à accueillir les clients dans les environs.

Une occasion toute trouvée de fermer le café sans drame se présente : la création de nouvelles lignes de tram va imposer son déplacement. Nantes Métropole a budgété 200 000 euros pour sa « déconstruction » en 2024 et 1,2 million d’euros pour sa reconstruction en 2025-2026. Économiser 1,2 million pour perdre moins d’argent serait une bonne affaire.

Les erreurs de gestion sont-elles solubles dans les subventions publiques ? En principe, non : les Machines de l’île sont exploitées par Le Voyage à Nantes, entreprise de droit privé, dans le cadre d’une délégation de service public. Le délégataire ne peut bénéficier de subventions qu’à raison des services qu’il apporte aux membres de la collectivité. Au-delà, il dépend « substantiellement » des résultats de l’exploitation du service (article L1411-1 du code général des collectivités territoriales). La jurisprudence administrative y veille. Voter une subvention pour assurer l’équilibre financier d’une entreprise mal menée serait probablement illégal. Mais Nantes Métropole peut-elle abandonner cette entreprise à son sort quand elle est présidée par l’un de ses vice-présidents ?

Sven Jelure

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Une réponse sur “Un déficit qui devient chronique pour Le Voyage à Nantes”

  1. Reprendre les données d’un individu vivant dans une réalité alternative pour dénoncer des gérants vivant dans une autre, c’est difficilement convaincant.

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