La future Cité des imaginaires nantaise est-elle destinée à mettre Jules Verne en valeur ou plutôt à le diluer ? Cette question stratégique conditionne l’avenir de l’établissement. Or Nantes Métropole semble plutôt décidée à faire les choses à moitié – ou même moins qu’à moitié.
Nantes Métropole recherche en ce moment un directeur de la communication pour la Cité des Imaginaires – Musée Jules Verne. « Vous intervenez dès la phase travaux (2026-2028) », précise l’annonce de recrutement. « Vous élaborez et mettez en œuvre la stratégie de communication et de développement pluriannuelle (pré- et post-ouverture) ». L’angle choisi au départ pourrait largement obérer l’avenir de l’établissement.
L’affaire paraît mal engagée. Quand Foulques Chombart de Lauwe, candidat d’opposition aux élections municipales, promet un grand musée Jules Verne, les thuriféraires de l’équipe Rolland font mine de se gausser : D’où sort-il celui-là ? Il ignore qu’un musée Jules Verne est en construction, ah ! ah ! ah ! Mais ce sont eux qui se trompent. Ce qui est prévu est une Cité des Imaginaires, au sein de laquelle il y aura un musée Jules Verne. Ce n’est pas du tout la même chose.
Qu’attendre du double nom Cité des Imaginaires – Musée Jules Verne ? Rien de bon, on l’a déjà dit. Le public ne retient pas deux noms à la fois. Madame Bovary, Le Rouge et le Noir et ‑ puisqu’il est question de Jules Verne ‑ Cinq semaines en ballon, romans parmi les plus fameux de la littérature française, ont tous trois un sous-titre. Vous-même, lecteur cultivé par définition, êtes-vous capable de les citer(1) ? Non ? Alors soyez certain que le touriste étranger ne retiendra de « Cité des Imaginaires – Musée Jules Verne » que la première partie. L’avantage de notoriété que Nantes pourrait retirer de la seconde sera perdu. Avec un nom double, on fera les choses moins qu’à moitié.
Nantes Métropole elle-même, naïvement, en administre déjà la preuve. Quand elle évoque le futur établissement, aujourd’hui même, comment en parle-t-elle sur son site web ?
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Il n’y a même pas une exception pour confirmer la règle en nommant Jules Verne !
On n’a rien contre les imaginaires. En forêt de Brocéliande, au château de Comper, le Centre de l’imaginaire arthuriencartonne avec plus de 100 000 visiteurs par an – pas mal pour la minuscule commune de Concoret. Mais croira-t-on qu’ils viendraient pour l’imaginaire tout seul ? Il viennent pour le roi Arthur ! On aura beau les mettre au pluriel, les imaginaires sont une promesse trop vague.
Un héritage au risque d’être capté
Nantes possède un trésor mal exploité : elle est la ville natale de l’un des auteurs les plus lus du monde, et probablement celui qui parle le plus à l’imagination des lecteurs. Cela aurait dû être un atout extraordinaire dès le dernier quart du XXe s. pour une ville qui aurait voulu profiter de l’énorme essor du tourisme international. Jean-Marc Ayrault est passé à côté. À la place, il a tenté de doter Nantes d’une attraction touristique créée ex nihilo avec Les Machines de l’île, espérant suivre l’exemple de Bilbao et du musée Guggenheim. La tentative est en train de faire long feu. Nantes a absolument besoin d’autre chose.
Amiens fait de son mieux pour brandir le flambeau. Jules Verne y a vécu trente-quatre ans, contre seulement vingt ans à Nantes, mais c’est à Nantes et dans la métropole – à Chantenay, à Brains auprès de son oncle Prudent ‑ qu’il a forgé son imagination et sa sensibilité. Il est un peu étonnant que les grands des parcs à thème, les Disney ou les Merlin Entertainments, n’aient pas encore mis la main sur l’imaginaire vernien. Ils peuvent le faire à tout moment si Nantes ne préempte pas cet héritage (et peut-être serait-il raisonnable de l’exploiter en partenariat avec l’un d’eux).
Bien entendu, cette opportunité se voit comme le nez au milieu de la figure. Pourquoi Nantes persiste-t-elle à l’ignorer ? De toute évidence, l’idéologie s’en mêle ! L’esprit partisan joue contre Nantes. Si quelqu’un dit « Jules Verne », il y a toujours un demi-intellectuel pour ressortir le cliché de l’écrivain colonialiste et antisémite. Agnès Marcetteau, vernienne d’élite, auteure de nombreuses études, longtemps conservatrice du musée Jules Verne, et nullement suspecte d’intentions réactionnaires, a bien tenté de mettre les points sur les « i » : bien sûr, on trouve chez Jules Verne la trace des préjugés racistes de son époque, mais il était lui-même plutôt écolo et « ardent défenseur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».
La promesse du Verne bashing
En montant en épingle religieusement une demi-douzaine de phrases anecdotiques, dispersées dans une œuvre abondante, certains Nantais tirent une balle dans le pied de la ville. On a pu observer cette tendance au Verne bashing dès l’époque de Jean-Marc Ayrault. Le Mémorial de l’abolition de l’esclavage est parsemé de citations de bons auteurs : Bob Marley, Léopold Sedar Senghor, etc. On aurait pu imaginer qu’à Nantes, on mettrait particulièrement en valeur l’attitude très explicite de Jules Verne. « La traite ! Personne n’ignore la signification de ce mot, qui n’aurait jamais dû trouver place dans le langage humain », écrivait-il dans Un capitaine de quinze ans à propos du « trafic abominable » des esclaves. Or il n’en est rien : Jules Verne a été exclu du Mémorial(2).
Cet antivernisme idéologique est présent dans l’entourage de Johanna Rolland. C’est probablement lui qui explique cette tendance à occulter Jules Verne, à le diluer, à le marginaliser, voire à le diaboliser. La Cité des imaginaires persistera-t-elle dans cette voie ? C’est hélas très probable. « Vous œuvrez à la mise en récit du projet en cohérence avec les politiques publiques et les marqueurs de la collectivité », spécifie la définition de poste du futur responsable de la communication. L’un de ces « marqueurs » semble être la repentance ostentatoire, et Alexandra Müller, directrice de la Cité des imaginaires, a déjà promis que le musée mettra en valeur les textes de Jules Verne « mais aussi ce qu’ils peuvent avoir, parfois, de choquant aujourd’hui ».
Contrairement à ce qu’on a l’air de penser en haut lieu, il ne suffit pas de mettre 50 millions d’euros dans un bâtiment pour attirer automatiquement les touristes. Si Nantes mise sur Jules Verne, il faut le faire franchement, amplement. Ajouter une stèle ad hoc sur le site du Mémorial. Créer des prix Jules Verne pour la science-fiction, la vulgarisation scientifique, la littérature spatiale… Instaurer une Soirée Jules Verne le 8 février à la manière de la Robert Burns Night des Écossais (25 janvier). Ne mégotons pas !
(1) Madame Bovary : Mœurs de province, Le Rouge et le noir : Chronique du XIXe siècle, Cinq semaines en ballon : Voyage de découvertes en Afrique par trois Anglais.
(2) Suggestion pour l’inauguration du futur musée en 2028 par un maire autre que Johanna Rolland : inaugurer le même jour sur le site du Mémorial une stèle reproduisant cette déclaration de Jules Verne. Faudra-t-il y reproduire son opinion en totalité ? Ce serait un sujet de débat intéressant : « L’islamisme est favorable à la traite. Il a fallu que l’esclave noir vînt remplacer, dans les provinces musulmanes, l’esclave blanc d’autrefois. »
Sven Jelure
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