Le Voyage à Nantes ne s’en était pas vanté, de celle-là. Il serait pourtant dommage que les Nantais passassent à côté de cette aventure cocasse. Puisqu’elle risque fort de leur coûter quelque chose, autant qu’ils aient l’occasion d’en rire.
En présentant l’exposition Travailler le dimanche de Gilles Barbier en 2021, Le Voyage à Nantes annonçait : « il faudra sûrement glisser sur une peau de banane pour en appréhender toute la richesse ». Il ne croyait pas si bien dire.
Cette exposition présentée à la HAB Galerie, se signalait surtout par vingt-quatre pages du Petit Larousse illustré de 1966 recopiées manuellement avec soin, à l’échelle, sur des feuilles de papier de 220 cm x 220 cm, une « tâche monumentale à la Bouvard et Pécuchet ». Il y avait aussi quelques sculptures, parmi lesquelles des bananes tigrées en résine, un buste d’homme façon emmental et l’installation I had something sort of interesting to say… It’s Stupid but… I can’t remember! (dame, on est un artiste international),
Pour des raisons de droit d’auteur, on ne montrera pas cette œuvre ici, mais on peut en voir une photo dans le compte rendu d’exposition hilarant publié par Joseph Nechvatal dans Whitehot Magazine. Le tribunal judiciaire de Nantes en a établi une description précise – car, on va le voir, la justice s’en est mêlée : c’est « une sculpture très réaliste représentant l’artiste revêtu d’un costume noir, sur le dos et en équilibre sur deux chaises, tenant à la main ou sur le bout des pieds trois phylactères sur lesquels sont inscrits le titre de cette création. La tête et les mains de la sculpture étaient réalisées en cire à partir d’un moulage de la tête et des mains de l’artiste en 1995 ».
Voilà donc l’artiste sur le dos exposé à la place d’honneur dans la vitrine de la HAB Galerie où tous les promeneurs du Hangar à bananes peuvent le voir. Hélas, le hall d’entrée de la galerie est éclairé par le soleil l’après-midi et peut devenir une serre surchauffée quand les portes sont closes. C’est ce qui se passe le 31 mai et le 1er juin 2021, jours de fermeture de l’exposition. Les mains en cire de Gilles Barbier fondent dans la fournaise, et l’un des « phylactères » choit sur son crâne, le fendant largement.
Des mains vieilles et chères
Le Voyage à Nantes ne le crie pas sur les toits mais informe l’artiste. Il prend en charge les restaurations effectuées par une spécialiste, pour un montant de 14 148 euros tout de même. Car son assurance ne couvre pas les dégâts : elle exclut « les dommages causés par l’hygrométrie et l’influence de la température ». Pour une œuvre en cire, c’est ballot. La restauratrice apporte au passage une amélioration : les mains en cire sont remplacées par des mains en résine plus résistantes à la chaleur. Avec l’accord de l’artiste, qui se prête au moulage de ses mains et délivre un certificat de conformité.
En fin d’exposition, comme prévu, la sculpture est rendue à l’artiste. Il pousse un cri d’horreur, refuse de la reprendre et assigne Le Voyage à Nantes devant le tribunal judiciaire de Nantes. Motif : l’œuvre restituée aurait dû être identique à l’œuvre prêtée, or elle ne l’est pas. En effet, constate le tribunal, elle présente une différence majeure « tenant à l’aspect des mains reconstituées, à partir d’un moulage des mains de l’artiste alors âgé de 56 ans alors que l’œuvre originale reproduisait ses mains selon le moulage de mains d’un homme de trente ans ». Circonstance aggravante, ces mains sont désormais en décalage avec le visage de la statue, resté jeune.
Le Voyage à Nantes est donc condamné, le 5 février 2026, à indemniser Gilles Barbier à hauteur de 85 000 euros. Un montant déterminé sans hésitation puisque c’est celui pour lequel il avait assuré l’œuvre (pour des prunes, on vient de le voir) avant de l’exposer. Le tribunal y ajoute 1 500 euros de préjudice moral – l’artiste en réclamait 30 000 – et 3 000 euros de frais. Si l’on y ajoute la restauration, on en est déjà à 117 796 euros ; il faut y ajouter les frais de transport et d’installation, la prime d’assurance, les honoraires d’avocats…
On ne sait pas encore si Le Voyage à Nantes a fait appel de sa condamnation. Mais financièrement parlant, c’est sans doute une bonne affaire pour Gilles Barbier, 31 407ème artiste le mieux payé dans le monde d’après le site Artprice.com. Son prix record en vente publique ne dépasse pas 40 820 dollars (enchère chez Christie’s Paris en 2016), soit 34 238 euros au cours actuel, d’après Mutual Art.
Malgré cette péripétie ou à cause d’elle, Gilles Barbier est revenu à Nantes : en 2023, l’une de ses œuvres figurait dans l’exposition Hyper réaliste du Musée d’arts. Elle représentait… cinq mains composant le mot « Hello » en langage des signes. Mais ces mains-ci n’ont pas fondu.
Sven Jelure
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