Avec le départ de Pierre Orefice en 2023, celui de Jean Blaise voici un an, peut-être celui de Johanna Rolland en mars prochain, un long cycle nantais s’achève. Les souvenirs se ramasseront à la pelle. Le premier à se livrer à l’exercice des mémoires est Pierre Orefice.
Pierre qui ? Les peuples sont oublieux. De 2007 à 2023, Pierre Orefice, comme salarié de la SPL Le Voyage à Nantes, a dirigé les Machines de l’île, dont il était l’un des concepteurs. Il s’apprête à publier chez Coiffard ses mémoires rédigées avec le concours de Philippe Dossal, polygraphe plus à l’aise dans l’éloge que dans la critique. Raconteur d’histoires de profession, Pierre Orefice résistera-t-il à la tentation d’en rajouter ? Et surtout à la tentation d’en retrancher ?
Pierre Orefice est l’un de ces enfants du baby-boom qui, dans les années d’après mai 1968, ont renoncé à des carrières classiques et abandonné leurs études à HEC, à Sciences Po ou en fac de droit (ah ! Isabelle…) pour devenir saltimbanques. Beaucoup d’entre eux ont fini par rentrer dans le rang : il faut bien vivre. Lui a réussi à vivre de sa vocation, et même confortablement. Il a été aux côtés de Jean-Luc Courcoult l’un des acteurs du succès de Royal de Luxe. Il en a été administrateur de 1985 à 1998, d’abord à Toulouse puis à Nantes à partir de 1989. « Cette histoire a mal fini », admet-il, mais elle a été fructueuse.
L’arrivée de Royal de Luxe à Nantes n’était pas un hasard. Dès les année 1980, l’idée de faire de la culture une arme politique agitait la gauche nantaise, sous l’influence entre autres de Yannick Guin, ancien surveillant à Saint-Stan, professeur d’histoire à la faculté de droit et bon connaisseur d’Antonio Gramsci. Une fois Jean-Marc Ayrault élu à la mairie de Nantes, il a fait de Guin un éphémère adjoint à la culture, qui s’en ira déçu. Surtout, il s’est entouré de chapeaux à plumes culturels. On l’a peu remarqué, mais l’Angevin Ayrault a alors désigné principalement des boomers venus d’ailleurs que de Nantes, où pourtant les compétences ne manquaient pas. Jean Blaise a été élevé dans la région parisienne et a travaillé à Bordeaux. Originaires respectivement d’Aix-en-Provence, de Marseille et de Lorraine, Jean-Luc Courcoult, François Delarozière et Pierre Orefice venaient de passer plusieurs années à Toulouse.
Plusieurs livres ont relaté l’histoire glorieuse de Royal de Luxe. Ils ne vont pas au-delà de l’année 2011(1). On comprend pourquoi, hélas : la saga des Géants s’est répétée en boucle moyennant des changements de costume tandis que les « spectacles de place », représentés devant une assemblée de spectateurs admis souvent sur réservation (!), rompaient avec le théâtre de rue. Pierre Orefice n’en dira pas davantage, il ne décrira pas le long déclin de la compagnie puisqu’il a préféré officier indépendamment sous l’étiquette Manaüs dès 1999. Avec François Delarozière, qui a aussi abandonné Royal de Luxe pour s’occuper de sa propre structure, La Machine, il a présenté à Jean-Marc Ayrault un projet à plusieurs millions d’euros d’abord connu sous le nom de « Machines de Manaüs ». Les Machines de l’île ouvrent leurs portes en 2007 ; Pierre Orefice en sera le directeur jusqu’en septembre 2023.
Pendant toute cette période, Les Machines de l’île auront été pour Nantes Métropole un gouffre financier. Oh ! Pierre Orefice a sûrement fait de son mieux pour donner vie à un concept faiblard dès le début. Il a fait tourner la boutique, organisé des animations sympathiques (Noël aux Nefs…), tenté quelque diversification (Nantes Maker Campus…). Sans nul doute, ses Mémoires en témoigneront. Mais son premier talent pendant toutes ces années aura peut-être été sa capacité à obtenir des subventions de fonctionnement, passées de 400 000 euros l’année du démarrage à 3,1 millions d’euros en 2024. Le second étant son don pour les déclarations glorieuses, assaisonnées parfois d’un peu de burlesque. Quelques exemples :
- « Nous remplissons quotidiennement plus de 100 % de nos capacités » (à propos du taux de remplissage des Machines de l’île)
- « Tous les gens qui ont croisé les deux éléphants ont reconnu que le nôtre était unique et bien plus beau » (à propos d’un éléphant géant montré au Carnaval de Nice)
- « Du haut de la vigie, on pourra voir le pont de Saint-Nazaire et la mer par temps clair » (à propos du Carrousel des mondes marins)
- « La puissance, la démesure et l’accessibilité de l’Arbre aux Hérons permettent à une ville de préempter le thème de l’Arbre et tous ses attributs » (à propos du projet initial de l’Arbre aux Hérons)
- « La bonne santé financière des Machines de l’île doit leur permettre de contribuer au financement de l’Arbre aux Hérons, via un emprunt, à hauteur de 8 millions d’euros »
L’Arbre aux Hérons, justement, devrait logiquement être le dernier chapitre des mémoires nantaises de Pierre Orefice. Celui-ci livrera-t-il toute la vérité sur l’hallucination qui semble avoir saisi pendant une quinzaine d’années Jean-Marc Ayrault, Johanna Rolland, un grand nombre de Nantais, 5 511 donateurs privés et une cinquantaine de mécènes ? On est impatient, du moins, de savoir s’il maintient son pronostic pessimiste de 2013 : « Ne pas faire l’Arbre aux Hérons casserait complètement la dynamique des Machines », lesquelles n’auraient alors pas plus de dix ans à vivre. Le Héron serait-il un oiseau de malheur ?
(1) Les Mémoires des Géants, de Hee-Hyung Lee (L’Harmattan) date de 2019 mais traite des spectateurs plutôt que la troupe.
Sven Jelure
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