Un fournisseur défaillant, « ça arrive parfois », plaide Pascal Bolo. Mais quand les fournitures se chiffrent en millions d’euros et mettent en jeu la sécurité des Nantais, il faudrait tout faire pour que ça n’arrive pas. Pour la Semitan, c’est arrivé.
Pascal Bolo, 11e vice-président de Nantes Métropole, chargé des finances, a été ulcéré par les révélations de Foulques Chombart de Lauwe sur le désastreux système d’aide à l’exploitation de la Semitan : il s’est fendu sur Facebook d’une petite vidéo où, entre commentaires méprisants et sourires jaunes, il a glissé quelques dénégations (que des groupies ont bien voulu prendre pour des « mises au point »).
Prudemment, il a évité d’appliquer les mêmes épithètes à Presse Océan et à Ouest-France, qui ont pourtant décrit pareillement la situation. « Trams fantômes, communication hasardeuse… Bugs en série avec le nouveau logiciel de gestion de la Semitan, à Nantes », a titré Ouest-France le 31 décembre : pas exactement un satisfecit.
- Bolo est bien obligé de reconnaître des « difficultés », d’ailleurs. Mais quand il prétend que la Semitan « a choisi après une étude extrêmement approfondie la meilleure offre qui était celle d’un très grand groupe français, de la filiale d’un très grand groupe français, ayant des références extrêmement solides, extrêmement sérieuses », il s’avance extrêmement beaucoup.
Le « très grand groupe français » qu’il préfère ne pas nommer est en fait la Régie autonome des transports parisiens (RATP). Navocap, fournisseur du système défaillant, appartient à sa branche informatique, RATP Smart Systems. Celle-ci est globalement une vraie catastrophe avec près de 90 millions d’euros de pertes en cinq ans, dont 13,9 millions imputables à Navocap au cours de la seule année 2024 (pour un chiffre d’affaires de seulement 2,85 millions d’euros, chapeau l’artiste !).
Certes, la situation n’était pas encore aussi catastrophique en septembre 2020 quand la Semitan a préféré Navocap à deux autres candidats. La société était même bénéficiaire. Mais elle n’était pas de taille à prendre en charge l’opération validée par Nantes Métropole le 16 octobre 2020 pour un montant global de 8 928 278 euros TTC (7 440 231,67 euros HT). Son chiffre d’affaires annuel n’atteignait pas 5 millions d’euros. Pour assumer le travail, elle a dû recruter dix personnes d’un coup, probablement bien payées (le salaire brut moyen a augmenté de 25 % chez Navocap entre 2019 et 2021) et s’est manifestement trouvée dépassée.
Plus jamais ça ?
Le choix de la Semitan était naïf. Elle en a retenu la leçon, d’ailleurs. En 2024, quand elle a dû chercher un prestataire pour reconfigurer son SI Finance (encore un système qui laisse à désirer), elle a exigé des candidats
– Une déclaration indiquant les effectifs moyens annuels du candidat et l’importance du personnel d’encadrement pour chacune des trois dernières années. L’entreprise fournira ces informations pour son siège social mais également pour l’agence qui sera désignée pour réaliser les prestations de l’accord-cadre. […]
– Le taux de turnover des équipes de l’agence qui sera désignée pour réaliser les prestations de l’accord cadre intervenant sur des projets similaires au cours des trois dernières années, en précisant les mesures prises pour assurer la stabilité des équipes, ainsi que les stratégies mises en place pour limiter l’impact de ce turnover sur les projets en cours.
– La présentation d’une liste de prestations similaires à l’objet de l’accord-cadre, réalisées par l’agence qui sera en charge de l’accord-cadre, au cours des 5 dernières années […] Chaque prestation devra être justifiée par une attestation du destinataire ou, à défaut, par le nom et le numéro de téléphone du référent chez le client. Il est également demandé de préciser la composition de l’équipe projet en charge du dossier (nombre et profil des membres)
Tout cela pour un contrat de 1,1 million d’euros, sept fois moins que celui signé avec Navocap. Elle a aussi exigé que son prestataire réalise un chiffre d’affaires au moins double de celui du contrat. Autant de précautions qui constituent un mea culpa implicite. Pour faire bonne mesure, la Semitan a interdit au fournisseur de son précédent système de présenter une offre. Et elle embauche un cadre en CDD pour veiller à l’avancement du travail. Tram échaudé craint l’eau froide.
Des dégâts financiers
« Évidemment nous n’avons pas payé, loin de là, la totalité du marché », s’insurge Pascal Bolo à propos du système Navocap. Évidemment… mais il ne dit pas pour autant combien la Semitan a déboursé à ce jour. Il est probable qu’elle a payé au moins la première tranche du marché (4 millions d’euros), qui devait s’achever en février 2023. Et surtout, Pascal Bolo ne dit pas combien cette histoire a coûté et va coûter à la Semitan. « Nous avons entamé un contentieux et des pénalités seront naturellement attribuées », assure-t-il. Attribuées ne signifie pas perçues : vu la situation de Navocap, qui devait déjà 14,5 millions d’euros à sa société mère fin 2024, rien ne dit que la RATP acceptera de couvrir les frais.
À ce jour, alors que le système devrait fonctionner depuis près de trois ans, la Semitan n’a pas encore trouvé d’autre remède que d’augmenter le salaire de ses régulateurs, dont le système a compliqué le travail au lieu de le simplifier. Cette augmentation courra probablement sur toute la durée de leur carrière, même une fois le système remis d’aplomb. La Semitan a aussi « engagé des démarches pour trouver un autre fournisseur ». Qui ne va pas travailler à l’œil.
Reste à espérer que le réseau Stran de l’agglomération nazairienne (Carene) s’en sortira mieux que la Semitan : il a lui aussi commandé à Navocap, en 2023, un système d’aide à l’exploitation et à l’informations voyageurs – un contrat d’une durée de huit ans et d’un montant de 5 millions d’euros.
Sven Jelure
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