Éloge de l’épée de côté : La Délivrance

La réinstallation de La Délivrance face au monument aux morts nantais de 14-18 provoquera moins de remous que sa première installation, le 14 juillet 1927. Conspuée pour sa nudité, la statue d’une femme brandissant une épée avait été jetée à terre et vandalisée quelques semaines plus tard, puis replacée en 1937, un peu plus loin et surtout un peu plus haut, avant d’être cachée en 1940, puis retrouvée et restaurée dans les années 1980 et installée à côté du palais régional. Le 11 novembre, elle va retrouver sa place de 1937. Moyennant quand même une rotation à 180° : au lieu de montrer ses fesses au monument aux morts, elle lui montrera désormais son sexe.

Allez donc dire que l’Éloge du pas de côté de Philippe Ramette soulève des polémiques ! Rien que d’infimes vaguelettes à côté de l’ouragan Délivrance

À en croire le site e-monument.net, qui recense le patrimoine monumental de fonte et de bronze, La Délivrance a été achetée 90.000 francs en 1927 par le maire de l’époque Paul Bellamy. Selon le convertisseur franc-euro de l’Insee, qui mesure l’érosion monétaire, 90.000 francs de 1927 équivalent à 55.521,20 euros de 2017. Bonne affaire pour la ville de Lille, venderesse : la statue lui avait été offerte gracieusement par un quotidien national en 1919. Il n’y a pas de petits profits.

Après trois restaurations plus ou moins lourdes et plusieurs démontages et remontages, cette statue d’Émile Guillaume (le sculpteur, pas le peintre) a donc coûté des fortunes aux Nantais. Et ce n’est pas tout : en 2008, la ville a aussi acheté un modèle réduit aux enchères pour 21.000 euros. Un antiquaire anglais vendait le même l’an dernier pour 2.750 livres, soit 3.090 euros. Celui de Nantes a appartenu à Aristide Briand. Ceci explique-t-il vraiment cela ?

Plus chère à Nantes
Petite statue dans un jardin anglais

Toutes ces dépenses ont aplati la bourse municipale. Johanna Rolland a donc appelé au secours la Fondation du Patrimoine, qui s’engage à « transmettre des savoir-faire, préserver les paysages, faire revivre les territoires ruraux », et donc aussi secourir les municipalités impécunieuses. La Fondation a ouvert une collecte pour La Délivrance, présentée par un petit plaidoyer de Mme la maire de Nantes où figure une phrase de 83 mots* : l’argent manque, pas le vocabulaire. Bien entendu, la collecte a été relayée sur le site de la Ville de Nantes, sur les réseaux sociaux et dans la presse locale.

Au 30 octobre, à mi-parcours entre le lancement de la collecte et la réinstallation de la statue, les dons recueillis s’élèvent à 40 € (quarante euros).

Sven Jelure

* « J’ai donc fait le choix, à l’appui de l’avis du Conseil Nantais du Patrimoine, de la réinstaller à côté des tables mémoriales, sur son piédestal de 1937, afin qu’elle retrouve, au sein de cet ensemble, son sens initial, celui d’un hommage rendus à ceux qui ont combattu, et souvent sacrifié leur vie, pour la France, mais aussi un appel à la paix et à la fraternité, afin que les horreurs de la guerre soient à jamais bannies. »

3 réponses sur “Éloge de l’épée de côté : La Délivrance”

  1. Bonjour,

    Contrairement à ce que vous affirmez, la Délivrance de Nantes n’est pas la Délivrance de Lille.
    Le contrat d’achat a été signé entre la municipalité nantaise et le sculpteur le 25 avril 1927.
    D’autre part, le 7 mai 1929, soit près de deux ans après « l’affaire » de Nantes, le Conservateur général du palais des Beaux-Arts de Lille adresse une note au maire de la ville pour lui demander ce qu’il faut faire de la Délivrance entreposée au palais Rameau je tiens bien sûr la copie de ces 2 documents à votre disposition.

    1. Merci pour cette importante précision. La cession de la « Délivrance » lilloise à la ville de Nantes serait donc une légende urbaine relayée par différentes sources, notamment :
      – memorialgenwen.org, site qui recense les monuments aux morts français (http://www.memorialgenweb.org/mobile/fr/com_global.php?insee=44109&dpt=44&comm=Nantes&amp😉
      – Yves Dubois, dans son mémoire de master sur « Les Monuments commémoratifs de la Grande guerre en province de Liège » (http://bel-memorial.org/books/DUBOIS_Yves_mon_comm_province_Liege_2011.pdf)
      – l’Académie de Nantes, dans un dossier sur la statue (http://www.pedagogie.ac-nantes.fr/histoire-geographie-citoyennete/ressources/nantes-un-monument-aux-morts-qui-fit-polemique-3–680132.kjsp?RH=PER)
      – Wikipedia en version française (https://fr.wikipedia.org/wiki/La_D%C3%A9livrance_(Guillaume)) et anglaise (https://en.wikipedia.org/wiki/La_D%C3%A9livrance?oldid=750157714). La VF fait référence à un ouvrage de l’Université de Nantes, Service formation continue, Çà et là par les rues de Nantes, Nantes, Reflets du passé, 1984, 207 p. (ISBN 2-86507-016-6), que je n’ai pas consulté.

      L’ouvrage que préparez, je crois, sur l’oeuvre d’Emile Guillaume apportera une clarification utile sur les nombreux exemplaires de la statue !
      S.J.

      1. Merci pour cette réponse. Je ne sais pas qui est à l’origine de cette « légende urbaine ». Le contrat passé entre la municipalité de Nantes et Emile GUILLAUME stipule (Article 3) que le prix (90000 francs) comprend les frais d’établissement de fonte et de dorure du modèle et de l’ouvrage lui-même ainsi que la rémunération de l’artiste ».
        L’exigence du Conseil municipal était d’avoir un modèle original de la statue d’où la méthode de « cire perdue » employée. Le contrat est référencée M1/627 au archives de Nantes.
        Je crois que Xavier TROCHU, archiviste de la ville va raconter tout cela avec précision.
        Autre légende urbaine sur Emile GUILLAUME: sa date de décès. La plupart des sites donne l’année 1942. Or GUILLAUME est mort le 17 juillet 1954 à son domicile du square Vergennes à Paris.
        Cordialement

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