Un trop mince scandale au musée d’arts de Nantes

Le musée d’arts de Nantes joue sur du velours : une exposition intitulée Le Scandale impressionniste doit attirer les foules, forcément. Si ce n’est pour l’art, c’est pour le scandale.

Hélas, l’exposition, qui court du 12 octobre 2018 au 13 janvier 2019, n’est pas consacrée aux impressionnistes, et encore moins à un scandale. Elle est consacrée en réalité au Salon artistique organisé par la Ville de Nantes en 1886. À l’époque, les salons des beaux-arts de province se comptent par dizaines : chaque grande ville veut avoir le sien. Celui de Nantes se signale par ses dimensions avec près de 1.800 œuvres exposées. Il a fallu construire pour lui un palais d’exposition éphémère sur le cours Saint-André.

Intituler l’exposition d’aujourd’hui 132e anniversaire du Salon de 1886 n’eût pas été très vendeur il est vrai. Mais présenter ce Salon comme l’occasion d’un scandale impressionniste relève de la fake new rétrospective. Les impressionnistes ont fait scandale, si l’on veut, dans les années 1870, surtout en organisant leur propre salon à Paris à partir de 1874. En 1886, douze ans après Impression, soleil levant, ils en étaient au huitième. Un scandale à Nantes aurait fait réchauffé.

Fumisterie, c’est un scandale, ça ?

Il est vrai cependant que, parmi des centaines d’autres, les impressionnistes étaient présents au Salon nantais. « Presque tous les impressionnistes (Sisley, Renoir, Seurat, Gauguin…) y côtoient les représentants les plus réputés de l’art officiel », écrit Sophie Lévy, directrice du musée, dans sa plaquette Programme Sept. 18 ‑ janv. 19. Ça commence mal puisque le pointilliste Seurat n’a jamais été un impressionniste. La même année 1886, Monet, Renoir et Sisley ont même refusé d’exposer leurs œuvres à Paris à côté des siennes.

Sophie Lévy rectifie un peu plus loin en plaçant Georges Seurat parmi « l’avant-garde qui marque l’histoire de l’art », aux côtés d’Auguste Renoir, Alfred Sisley, Armand Guillaumin, Alfred Stevens ou Auguste Rodin. Cherchez quand même l’intrus ! Cette fois, c’est Alfred Stevens. Après une grande carrière de peintre mondain, il évoluait alors vers l’impressionnisme, certes, mais à 63 ans et après douze ans de réflexion, il relevait plus du wagon de queue que de l’avant-garde.

Pour attester du « scandale », le musée d’art a exhumé une critique parue dans une gazette légitimiste locale. À propos des œuvres impressionnistes serrées dans la salle IX du Salon, elle parle de « fumisterie ». Elle s’achève ainsi : « que messieurs les impressionnistes nous permettent de leur dire toute notre pensée : nous croyons sincèrement que toute notion de dessin leur manque. Peut-être s’ils avaient pu faire autrement, l’auraient-ils fait. On a vu des choses plus extraordinaires. » On a aussi vu des scandales plus tapageurs. Et des scandalisés qui voyaient mieux : l’auteur de la critique commente le travail très méthodique de « M. Seurac » [sic].

L’absence de Monet, un peu scandaleuse quand même

Réalisé avec les moyens du bord – la majorité des œuvres montrées appartiennent aux collections du musée d’art – Le Scandale impressionniste ratisse large, sous des prétextes moyennement convaincants : on y voit par exemple un buste en bronze de Victor Cossé par le sculpteur nantais Charles Lebourg parce qu’il doit ressembler à un marbre exposé en 1886. On y a joint un buste de madame Cossé, également issu des collections permanentes du musée.

On y voit même – avec plaisir ‑ une Tempête de Claude Monet, « qui séjournait alors à Belle-Ile-en-Mer et dont l’ombre plane sur ce Salon », écrit Sophie Lévy. Façon habile d’avouer que, déjà célèbre et plus guère scandaleux, Monet avait snobé le Salon. Pour mieux le rattraper par les bretelles, on a exposé aussi un buste et deux portraits du critique d’art Gustave Geffroy, tous trois très postérieurs à 1886, parce qu’il a croisé le même Monet à Belle-Ile-en-mer « au moment du salon de Nantes » !

L’exposition, qui bénéficie d’un élégant accrochage dans le patio du musée d’arts, mérite une visite mais plutôt comme témoignage du foisonnement artistique français dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Un témoignage pas très franc du collier puisqu’il confère une importance centrale à un courant artistique qui ne représentait qu’environ 2 % des œuvres exposées au Salon de 1886. On ne va pas se scandaliser pour si peu.

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