Muscadet ou bibine pour Le Voyage à Nantes ?

Le Voyage à Nantes se targue de « promotion culinaire ». Il compte à présent se faire négociant en vin. Mais la méthode suivie pour créer le muscadet du Voyage est à l’exact inverse de la démarche élitiste qui vaut son succès au vignoble nantais.

Jo Landron, reviens, ils sont devenus saouls ! Du moins, on peut le craindre. À peine l’effigie grandeur nature du célèbre moustachu hayonnais retirée de la place Royale, Le Voyage à Nantes annonce qu’il a l’intention de créer « son propre muscadet » !

Mais c’est qu’on ne « crée » pas un muscadet comme ça ! Le Muscadet du Voyage sera un « assemblage bio issu des cinq principaux terroirs du vignoble nantais ». Le mot « terroir » désigne une réalité complexe. Le Voyage à Nantes l’emploie au sens purement géologique et énumère ; granit, orthogneiss, amphibolite, serpentinite, gabbro. Total, cinq, en effet. C’est un peu court. Il y manque au moins les schistes et micaschistes (adieu Goulaine !), et pas mal de roches moins répandues : le vignoble nantais recense plus de cent types de sols. Si Le Voyage à Nantes prétend faire une moyenne, il est loin du compte.

Et surtout, il marche à rebours de l’histoire. Les Anciens savaient bien que d’une parcelle à l’autre, on n’obtenait pas tout à fait le même vin. Les négociants du XXe siècle ne s’embarrassaient pas de ces subtilités : ils déversaient dans les mêmes cuves les vins achetés aux vignerons par leurs courtiers. Avec ces assemblages, il obtenaient un produit régulier, « moyen », qu’ils pouvaient diffuser par millions de bouteilles. Ils ont fait la notoriété du muscadet au XXe siècle. Et corrélativement, le marché s’est habitué à voir le muscadet de Touche pas au grisbi comme un « petit vin ».

À chaque muscadet son identité

Depuis une trentaine d’années, une élite de vignerons ambitieux (feu Guy Bossard, Pierre et Rémy Luneau, les Chéreau, les Lieubeau, les Choblet, les Gadais, etc.), quelques dizaines de grands professionnels souvent passés par le lycée de Briacé, a pris le contrepied de cette démarche de « bien assez bon comme ça ». Elle s’attache à produire des muscadets aux identités marquées, exprimant la spécificité de chaque terroir. Exemple même de cette démarche : l’Amphibolite de Jo Landron, produit comme son nom l’indique sur un sol de roche verte métamorphique issue du gabbro. La spectaculaire montée en gamme du muscadet au XXIe siècle repose sur ce principe. Elle culmine à présent avec les « crus communaux », issus de sous-sols spécifiques.

La démarche est bien comprise en aval par les milieux du vin et de la gastronomie. La notoriété, les ventes… et les prix de ces muscadets augmentent depuis plusieurs années. Et voilà que Le Voyage à Nantes compte faire l’inverse avec son « assemblage » (un mot qui a une connotation négative dans le vignoble nantais). Il décrit ainsi le processus prévu :

  • janvier : « sélection des jus » (une erreur de vocabulaire puisqu’on ne parle plus de « jus » quand la fermentation a commencé),
  • février : « récupération des jus sélectionnés chez les vignerons et assemblage dans une cuve unique »,
  • mai : « mise en bouteille pour la dégustation lors de la nuit du Van »,*
  • 4 juillet : « transfert de la cuve jusqu’à Nantes pour la nuit du Van et l’embouteillage du Muscadet du Van » (la contradiction avec l’étape précédente pourrait annoncer un certain embouteillage en effet).

Apprécier le potentiel d’un vin en pleine élaboration exige l’œil, le nez et la bouche d’un vigneron ou d’un œnologue expérimenté. Pour cette mission subtile, Le Voyage à Nantes s’est assuré le concours… d’un journaliste de France Inter. La « cuve unique » sera hébergée par un négociant en vins de Mouzillon spécialiste du Val-de-Loire.

Un potentiel de nuisance supérieur au potentiel commercial

Que peut obtenir le Voyage à Nantes avec cette formule ? Un muscadet « générique », selon l’expression consacrée, légèrement méprisante, qui ne sera même pas du sur lie. Le Voyage à Nantes n’a prévu que 5 000 bouteilles, soit 0,0125 % de la production du vignoble nantais. Il ne se fait pas trop d’illusions sur le potentiel commercial de sa création. Mais dans ce produit quasi officiel, le visiteur naïf risque de voir « le » muscadet de référence, ce qui ne serait pas favorable pour l’image du vin nantais.

Faut-il vraiment s’étonner de cette initiative ? Au nom de la « promotion culinaire », Le Voyage à Nantes tolère depuis des années que la Cantine du Voyage, sa création dans le domaine de la restauration, serve une cuisine déplorable. Elle aura désormais un vin à sa mesure.

Sven Jelure

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