Sophie Lévy est-elle une femme providentielle ? Le Voyage à Nantes 2026, plus ça change, plus c’est la même chose. Jusqu’à l’éditorial du livret remis aux visiteurs, où la nouvelle patronne s’attache à imiter dès la première ligne les assertions saugrenues de Jean Blaise, son prédécesseur (« l’espace urbain constitue une nature profondément reconstruite »…).
On ne change pas une équipe qui stagne.
Une nouveauté tout de même : ce Voyage à Nantes 2026 « initie un cycle sur les éléments ». Cette année est celle de la terre. Il faudra subir ensuite l’eau, l’air et le feu. À part la promesse de trois ans de longévité supplémentaire pour les organisateurs, on voit mal ce que ce thème apporte. Peut-on faire marcher les artistes d’un même pas ? Seule Caroline Le Méhauté s’est vraiment pliée à l’exercice avec une exposition élégante mais minimaliste, Ce que la terre retient, au Passage Sainte-Croix.
Anne-Charlotte Finel fait presque dans la provocation en intitulant Vaisseaux et Atlantique ses vidéos belles mais pas gaies dans les cryptes de la cathédrale, tandis que Pierrick Sorin, au Jardin des plantes, anticipe sur le thème du feu avec Hortulanus mirabilis. Dans un hologramme d’une brûlante actualité, on le voit mettre le feu par imprudence à un tas de feuilles sèches. Par un heureux hasard, il est muni d’un arrosoir rempli d’eau…
L’ œuvre majeure de cette année, si on la mesure par l’espace occupé, le coût probable et le nombre de commentaires, doit être Fossil Opera, de Théo Mercier. L’installation de la place Graslin est ainsi décrite officiellement : « une vague de sable compacté en forme d’ammonites géantes surgit du sol, entraînant dans son mouvement des voitures à moitié ensevelies et des gravats ». En passant commande à cet artiste, pouvait-on espérer mieux ? « Ses installations sont des lieux où se télescopent l’esthétique du cabinet de curiosité, le cadavre exquis, le marchand de souvenirs cheap, le sex-shop, la culture punk, la composition florale et le mauvais goût », écrivait à son sujet le Musée des Beaux-arts de Rouen en 2014 – et c’était censé être un éloge.
Les thuriféraires systématiques ne tentent même pas de prétendre que c’est beau. Ils se rabattent en masse sur l’argument intello : « l’art sert à nous faire réfléchir ». Ont-ils vraiment eu besoin d’une telle installation pour déclencher leurs propres cellules grises ? Et quelles réflexions espèrent-ils du commun des mortels sinon le classique : « Combien ça coûte ? » Mais comme Le Voyage à Nantes pratique l’art sans la réflexion, il ne répondra pas à cette question.
Nœuds au cerveau aussi avec Notre dit pays, de Louis Guillaume, sculpture en forme de palmier-dattier dressée le long d’un rempart du château des ducs de Bretagne. Ce serait tout à la fois une « figure de résurgence », un « symbole de transformation et de victoire de la vie sur le temps », une « mémoire des routes coloniales », et un « nouvel écosystème ». C’est sans doute l’emplacement qui veut ça. En 2017, les services de Jean Blaise avaient installé là un toboggan de métal en assurant : « le toboggan écrit de nouvelles histoires dont les protagonistes sont le patrimoine, l’architecture et l’usage ». Au moins, le toboggan permettait des glissades, tandis qu’il n’est pas question de grimper au palmier ; on peut juste élever son esprit.
Les poutres de La Machine du Sacré, d’Ali Cherri, face à Saint-Nicolas, ne sont pas non plus destinées à l’escalade. Le Voyage à Nantes prétend que cette œuvre a été inspirée par Un prêtre en 1839, roman de Jules Verne inédit de son temps. L’argument est laborieux car l’événement central du roman, la chute d’une cloche sur les fidèles, n’a aucun rapport avec l’ange en pièces détachées d’Ali Cherri.
Il fallait bien sûr un prétexte pour obliger les touristes à pousser jusqu’au Jardin extraordinaire, qui « tente de recréer l’univers féerique des « Voyages extraordinaires » de Jules Verne », décidément accommodé à toutes les sauces. Vu le thème de l’année, on espérait au moins le Voyage au centre de la Terre ; il faut se contenter des Mistériennes, de Barbara Schroeder, six colonnes massives dont le principal intérêt est qu’elles contiennent de la bouse de vache. C’est sûrement grâce à celle-ci qu’elles « renvoient à la fois à la monumentalité des civilisations anciennes et à une fragilité organique ». Décidément, on philosophe beaucoup le long de la ligne verte.
Tout de même, on est un peu déçu de voir que l’ex-directrice du musée d’arts, qui s’était plutôt pas mal acquittée de cette tâche, quitte à tricher un peu sur la présentation, tombe si facilement dans l’ornière creusée par Le Voyage à Nantes. Bien sûr, la canicule n’aide pas, ni la réputation de ville dangereuse acquise à force de règlements de comptes dans la rue, ni les travaux de voirie omniprésents, mais il ne faudra pas s’étonner si la saison 2026 n’est pas bonne.
En ce début août, en tout cas, Google Trends ne pousse pas à l’optimisme. D’année en année, les recherches en ligne sur Le Voyage à Nantes se réduisent sans cesse (ci-dessus). À l’inverse des subventions accordées au Voyage à Nantes par Nantes Métropole.

Sven Jelure
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