Un futur pont Anne-de-Bretagne ni Rhénan ni belligérant

Nantes Métropole, dirait-on, veut rendre les choses irréversibles pour le pont Anne de Bretagne plus vite que pour le CHU. À peine le projet voté par le conseil métropolitain, le 23 octobre, ses services ont publié l’annonce d’un « Marché de conception-réalisation pour la transformation du pont Anne de Bretagne à Nantes ».

Du travail vite fait ? Assurément pas : la gestation de l’avis avait sûrement demandé des centaines d’heures de travail. On y a mis un maximum de jus de crâne. D’abord, des ambitions grandioses : «le programme du pont intégrera les orientations suivantes : – Un pont Nature-Jardin belvédère – Un pont Ligérien – Reconnectant la ville à son fleuve – Un pont Place-Espace public majeur de dimension métropolitaine – Un pont Apaisé -Valorisant les modes actifs. »

Cependant, quelques éclaircissements n’auraient pas été de trop. Un pont Ligérien (avec un L majuscule) ? Imagine-t-on qu’un pont sur la Loire pourrait être Rhénan ou Rhodanien, voire Mississippique ou Yang-Tsé-Kiangois ? À moins qu’il ne s’agisse de signaler que, tout Anne de Bretagne qu’il fût, ce n’est pas une promesse de réunification prochaine ? Et comment distinguer un pont Apaisé (toujours avec majuscule) d’un pont Agité, Belligérant ou Contentieux ?

Et puis, comment reconnecter la ville à son fleuve alors qu’un pont sert plutôt à passer au-dessus ? La ville a hélas une longue histoire de Nantais trop reconnectés au fleuve ‑ « la troisième danse, le pont s’est écroulé » (bis) – mais Johanna Rolland n’est probablement pas pressée de mettre sa robe blanche et sa ceinture dorée.

Orientations, objectifs, exigences et complexités

Quant au pont Nature-Jardin belvédère, rassurez-nous Nantes Métropole ! l’idée est quand même bien que piétons et véhicules puissent se rendre d’une rive à l’autre, n’est-ce pas ? Oui, mais cela, ce n’est pas une « orientation », c’est un « objectif ». Car « le projet a pour objectifs : – augmenter les capacités de franchissement pour accueillir tous les modes : voiture, modes actifs et transport en commun, avec deux nouvelles lignes de tramway pour accompagner le développement de l’Ile de Nantes (desserte nouveau CHU) – reconquérir les espaces publics – concilier pont et espace public de qualité reliant la promenade de la gare à la Loire à l’Ile de Nantes. » Reconquête d’une part, conciliation de l’autre : le pont ne devra pas seulement être Apaisé, il devra être Pacificateur.

Le projet n’a pas que des « orientations » et des « objectifs », il a aussi des « exigences » : « la qualité du futur espace public, un pont discret (limiter l’impact visuel du pont en privilégiant la structure sous le tablier), le maintien des circulations en phase travaux, la rapidité de mise en œuvre et le respect du planning, la limitation des impacts et le coût optimisé ».

Le pont devra aussi, et là ce sont des « complexités », partager l’espace public entre les flux (« piétons, vélos, tramway, routiers (vl, pl, convois exceptionnels), machines de l’ile, maritimes et fluviaux »), être éco-conçu, respecter le tirant d’air, permettre le passage des Machines de l’île, « notamment l’éléphant », etc. (pour le Carrousel, ça sera plus dur). Ah ! et puis aussi, cette condition sans doute inspirée par le souvenir de Jean-Marc Ayrault : « Pas d’impact sur le mémorial de l’abolition de l’esclavage (structure et obstacle visuel) ». Conséquence pratique : « Pour des questions de rayons de giration du tramway par rapport au Mémorial de l’abolition de l’esclavage, le futur tramway s’insèrera nécessairement sur un nouvel ouvrage, à l’ouest du pont existant ».

De temps en temps, un jour ou l’autre

Car le résultat des courses sera un pont de « 35 à 50m de large afin de créer un bel espace public, offrant une place notable aux modes doux et actifs ». Cinquante mètres, soit deux fois et demie la largeur du pont actuel ! Avec, en principe, conservation des piles existantes et construction de nouvelles piles dans leur alignement à des fins de « perception d’un ouvrage unique et non perturbation de la Loire ».

Chose étrange, si le pont est prié de ne pas déranger le Mémorial sur la rive droite ni le cours du fleuve entre les rives, aucune contrainte ne lui est assignée sur la rive gauche. Aura-t-il droit à un impact sur De temps en temps, l’œuvre de François Morellet qui anime (de temps en temps, quand il n’y pas d’échafaudages) la façade des Mutuelles Harmonie ? Et sur les Nefs des Chantiers et la suite, puisque le boulevard Léon-Bureau, moins large que le pont Anne de Bretagne actuel par endroits, est bien incapable d’accueillir en l’état tout le trafic qu’on espère faire passer au-dessus de la Loire ? Il sera toujours bien temps d’y réfléchir quand le pont sera construit…

Ah ! j’allais oublier : toutes ces choses magnifiques espérées du pont devraient être obtenues pour un montant prévisionnel de 50 millions d’euros HT ! L’attributaire du marché devra être très, très, très fort. Nantes Métropole énonce une vaste série d’exigences à son égard. Si vaste et si précise qu’on doute que plus d’une seule entreprise les remplisse toutes (Nantes Métropole envisage un maximum de trois offres). Au vu de l’annonce, on imagine qu’il devra posséder surtout une qualité essentielle quoique non spécifiée : être capable, le moment venu, de convaincre Nantes Métropole d’abaisser ses exigences et/ou d’augmenter le budget.

Sven Jelure

Une réponse sur “Un futur pont Anne-de-Bretagne ni Rhénan ni belligérant”

  1. permettre le passage des Machines de l’île, « notamment l’éléphant », etc. (pour le Carrousel, ça sera plus dur). Ah ! et puis aussi, cette condition sans doute inspirée par le souvenir de Jean-Marc Ayrault : « Pas d’impact sur le mémorial de l’abolition de l’esclavage (structure et obstacle visuel) ». Conséquence pratique : « Pour des questions de rayons de giration du tramway par rapport au Mémorial de l’abolition de l’esclavage, le futur tramway s’insèrera nécessairement sur un nouvel ouvrage, à l’ouest du pont existant ».

    Merci de rappeler à quel point l’héritage de JMA (Machines et Mémorial faisant parti de ses rares réalisations d’importance) complique un chantier qui aurait dû être réalisé durant son dernier mandat.

    Quant au pont discret, pour une ville qui passe son temps à courir derrière une certaine notoriété, on se demande quelles sont les références de commanditaires estimant qu’il vaut mieux investir dans des manèges tape à l’œil.

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