Qu’a cherché à dire, ce 30 janvier, le dernier conseil municipal de Nantes avant l’élection municipale du 15 mars ? On reste perplexe… Treize voies, cinq équipements et deux espaces verts ont reçu un nom, dont onze noms de femmes.
Ce choix répond au souci de féminisation des noms de rues affiché par Johanna Rolland depuis 2016. Cette année-là, un appel à idées suivi d’un « atelier citoyen » avait conduit à la désignation de trente-huit femmes destinées à recevoir un hommage.
En 2025, à nouveau, un « dialogue citoyen » qui sentait un peu le réchauffé a été engagé sur le thème « Noms de rues, place à l’Égalité ». Il avait ramené 478 propositions : pas si mal par rapport à la plupart des tentatives de dialogue, mais pas brillant par rapport aux 1 118 de 2016. Deux tiers des femmes de la première promotion ont obtenu depuis lors l’hommage prévu (Clémence Lefeuvre, Niki de Saint-Phalle, Madeleine Brès…). Il en manque ! Le conseil municipal du 30 janvier en a encore snobé une bonne douzaine.
Et le plus étrange, c’est qu’il a sorti de nouveaux noms de son chapeau. Après tout, qui a besoin d’un dialogue citoyen ? « Nommer l’espace public, c’est faire de la politique », insiste Robin Salecroix, élu communiste, sur Facebook. On peut même dire de la politique politicienne ! Le premier critère de choix en 2025 était : « être en lien avec l’histoire ou les mémoires du quartier ». Moins d’un an plus tard, ce souci de proximité semble avoir disparu au profit de choix idéologiques.
Plusieurs des nouvelles nommées n’ont rien à voir avec la Ville. Parmi elles figurent une chanteuse cap-verdienne, une indépendantiste malienne, une écrivaine martiniquaise (trois livres au compteur, dont deux autobiographies)… À côté de Renée Goilot (1940-2025), bénévole du quartier du Breil qui n’aura pas eu à attendre les deux ans après son décès naguère imposés par la Ville, on trouve des femmes classées très, très à gauche auprès desquelles Anne-Marie Turbaux-Le Pallier, première femme adjointe au maire SFIO de Nantes en 1945, fait presque figure de centriste de droite. Suzanne Garreau-Prampart, épouse d’un dirigeant départemental de la CGT et du PCF, fut un temps employée de l’éphémère librairie communiste de la rue du Calvaire.
Haïti ne nous dira pas merci
Parmi ces choix idéologiques figurent deux vraies erreurs de casting. On se demande où l’adjoint au maire Olivier Chateau, secrétaire départemental du Parti socialiste de son état, pouvait avoir la tête en présentant ces candidates au conseil. S’est-il contenté de lire des fiches Wikipédia lénifiantes ?
D’abord Sanité Bélair (1781-1802), présentée comme une « figure de la révolution haïtienne ». Née libre et non esclave, elle n’a que 10 ans au moment de la révolution de 1791 et apparaît dans l’histoire lors de son mariage avec le futur général Charles Bélair en 1796. Elle est exécutée en même temps que lui en 1802 lors de l’expédition Leclerc (décapitée, fusillée ou pendue ? Les sources varient). Cette exécution semble être l’unique raison qui lui vaut l’honneur d’une rue nantaise. Car pour le reste…
« Madame Charles s’était toujours montrée, pendant la guerre civile entre Toussaint et Rigaud, inexorable envers les prisonniers », écrit Thomas Madiou, le grand historien de Haïti. En 1802, elle fait exécuter à coups de sabre le secrétaire de son mari parce qu’il est blanc. Elle veille à ses affaires : « Charles Bélair et Larose venaient de se résoudre à descendre, au sein de la nuit, dans la plaine de l’Arcahaie, pour la livrer aux flammes et en égorger les habitants blancs, quand madame Charles, furieuse de colère, entra dans la maison où les chefs des insurgés s’étaient réunis, et invectiva contre Larose. Elle se laissait aller à cet emportement parce qu’un des soldats de la 8e avait abandonné dans le grand chemin un mulet chargé de ses objets les plus précieux. »
Les choses auraient pu tourner autrement. Bélair s’était rangé du côté de l’armée français puis avait à nouveau tourné sa veste. En octobre 1802, une fois sa femme capturée, il se rend au général Dessalines. Dessalines ? Oui, le futur empereur Jacques Ier de Haïti, pas encore redevenu indépendantiste, qui s’empresse de livrer aux Français son ancien camarade de combat… Est-il vraiment utile pour Nantes de remuer ces épisodes peu glorieux de l’histoire haïtienne ?
Alexis Carrel au féminin
Le choix de Madeleine Pelletier (1874-1939) paraît encore plus stupéfiant. Nantes la présente simplement comme « psychiatre ». « Connue et appréciée des mouvements féministes, hier comme aujourd’hui, son œuvre est généralement abordée selon une perspective incontestablement militante », relève le professeur Éric Hello dans sa thèse d’épistémologie sur « Les néomalthusiens français et les sciences biomédicales » (2016).
Madeleine Pelletier était une chercheuse intéressée notamment par l’anthropologie naissante. « Les races inférieures […] ont le maxillaire plus développé que la race blanche », note-t-elle en 1902 dans un de ses premiers articles scientifiques. Mais c’était une féministe ? Sans aucun doute. Elle milite pour l’avortement libre et s’insurge contre ses confrères qui « ont prétenduque le crâne de femme rappelle, par sa morphologie, le crâne simien » car ses propres mesures lui permettent d’affirmer « qu’au contraire, c’est le crâne masculin qui, beaucoup plus que le crâne féminin, se rapproche de celui du singe. » Et toc !
Elle est sociale, aussi, tout en estimant que « de son naturel, l’ouvrier est vil, brutal, égoïste, jaloux. Dans l’ensemble, il vaut plutôt moins que le bourgeois dont la culture intellectuelle, la vie moins dure et plus raffinée atténue les défauts. […] L’ouvrier manuel n’est qu’un agent d’exécution ; il faut un intellectuel pour diriger le travail. » Ce qui n’empêche pas un certain égalitarisme : « En aucune façon nous ne conférons aux hommes de génie des droits sur les hommes ordinaires. Le génie ne dispense pas des obligations sociales et lorsqu’un homme illustre cause à autrui un dommage légalement caractérisé, la société doit l’en punir, tout comme un autre. […] Car pour que les résultats soient le meilleur possible il est évident que c’est l’homme moyen qui doit imiter l’homme supérieur, et non l’homme supérieur qui doit ressembler à l’homme moyen. »
« L’idée de la supériorité de la race blanche et celle de la base matérielle de l’intelligence sont à tel point enracinées que Madeleine Pelletier ne peut les rejeter », écrivent avec indulgence deux de ses biographes. Elle contribue même, dans d’abondants écrits, à les alimenter et les propager ! Elle se prononce aussi prononcée pour le néomalthusiansime, pour l’euthanasie et pour le concept d’eugénisme, auquel elle a même consacré un roman d’anticipation. « Qu’importe la foule des petites vies sacrifiées ; la vie des pauvres animaux, l’existence vulgaire de cet homme inférieur », s’enthousiasme l’un de ses personnages. « Leurs destructions ont été les antécédents nécessaires de la splendide cause finale ; la grande loi qui vient de se révéler à nous. »
Nantes avait autrefois un boulevard Alexis-Carrel, du nom d’un chercheur français contemporain de Madeleine Pelletier et mondialement célèbre (1873-1944). Elle l’a rebaptisé boulevard Jean-Moulin en 1993 après avoir découvert un peu tard que le prix Nobel de médecine 1912 avait fait l’éloge de l’eugénisme dans son best-seller L’Homme, cet inconnu. N’a-t-elle pas appris à lire depuis lors ?
Sven Jelure
Partager la publication "Nouveaux noms de rues nantais : deux grosses erreurs de casting"

