Machines de l’île : la concurrence montre le nez à la Beaujoire

Les Machines de l’île, qui n’ont pratiquement pas évolué depuis 2012, ne sont plus l’attraction exceptionnelle qu’elles ont été. Et la Compagnie La Machine elle-même voit se dresser des concurrents redoutables. Le pari touristique de Jean-Marc Ayrault est en passe d’être perdu.
Des machines fantastiques rôdent autour de Nantes Métropole.

Comme si la situation actuelle des Machines de l’île n’était pas assez délicate, entre crise sociale et crise financière, Nantes Métropole – oui, Nantes Métropoleinsiste cruellement sur l’avenir qui les menace. Elle présente ainsi un spectacle récemment montré à la Beaujoire :

La compagnie Rêves de Cirque dévoile une innovation spectaculaire : un éléphant animatronique de taille réelle. Cette création unique promet d’apporter une touche de magie, d’émerveillement et de fantastique au monde du cirque et au nouveau spectacle de Rêves de Cirque, « Imaginarium ». Conçu par une équipe d’experts en ingénierie et en art du spectacle, cet éléphant animatronique est le fruit de plusieurs années de travail. Mesurant 3,60 mètres de hauteur pour un poids dépassant 1 tonne, il est capable de se déplacer, de réagir aux performances des artistes et d’interagir avec le public, offrant une expérience immersive sans précédent.

La machine présentée par Rêves de Cirque est beaucoup plus petite que le Grand éléphant des Machines de l’île. En revanche, sa technologie est beaucoup plus avancée. Elle arrive d’Inde, où plusieurs autres éléphants animatroniques existent déjà. Le thème de l’éléphant mécanique est aussi un must du célèbre festival Burning Man – auquel Les Machines de l’île avait nourri l’espoir de s’associer voici une dizaine d’années. Au Burning Man 2026 sont ainsi annoncés Edna the Elephant, Funkadelephant et son éléphanteau Funklet, et Ganesh Express, des machines plus extravagantes les unes que les autres. Si aucune n’est directement comparable à l’éléphant nantais, toutes contribuent à le rendre moins singulier.

Le Grand éléphant des Machines de l’île a été conçu en 2002, commandé en 2004, mis en service en 2007. Il n’a connu depuis dix-neuf ans qu’une seule évolution : un changement de moteur. Pendant tout ce temps, il s’est passé des choses ailleurs. Nantes a pu initialement s’enorgueillir d’une attraction unique en son genre. Unique, elle l’est de moins en moins aujourd’hui.

La notoriété, avantage provisoire

En Chine, Zhuanzhuang, l’éléphant géant « biomimétique » de Shaoxing, 13 m de haut avec son palanquin, fait la joie des enfants qu’il arrose de sa trompe. Là, on se rapproche vraiment du Grand éléphant nantais. La Chine montre aussi des tigres et des dinosaures mécaniques géants. Des fournisseurs de grandes attractions robotisées sont apparus en Asie, en Amérique et en Europe. En Allemagne, voici déjà une quinzaine d’années, Zollner Elektronik AG a livré un dragon de 11 tonnes et 12 mètres d’envergure, Tradinno, à Furth im Wald. Les constructeurs de dinosaures chinois de Zigong, après s’être consacrés à l’énorme parc paléontologique local, vendent à présent leurs machines dans le monde entier. Aux États-Unis, Garner Holt ou Legacy ne travaillent plus seulement pour le cinéma. Billings Productions propose sur catalogue des dinosaures, insectes géants et autres prédateurs préhistoriques animés qui équipent déjà des dizaines de zoos et parcs d’attractions américains.

Et bien entendu des entrepreneurs de spectacle conçoivent leurs propres machines. En France même, la compagnie niçoise Planète Vapeur de Pierre Povigna vend aux collectivités des spectacles de rue basés sur d’énormes engins – un dragon de 22 m de long, un cheval ailé de 10 m de haut, un gorille de 7,30 m de haut, des insectes géants, etc. Planète Vapeur s’est fait connaître en 2010 avec un éléphant géant construit pour le carnaval de Nice. Les Machines de l’île avaient crié au plagiat. Mais depuis lors, leur offre a stagné et celle de Planète Vapeur s’est étoffée. On ne parle même pas de Royal de Luxe…

Les Machines de l’île conservent à ce jour un avantage de notoriété : comme elles ont beaucoup communiqué, elles restent bien connues des moteurs de recherche et des modèles d’intelligence artificielle. Mais elles n’ont pas fondamentalement évolué depuis l’achèvement du Carrousel des mondes marins en 2012 . Leur esthétique steampunk reste un atout face aux machines chinoises bardées de LEDs ; sur le plan technique, en revanche, elles sont dépassées et le seront de plus en plus.

La Machine pas plus à l’abri que Les Machines

Jean-Marc Ayrault a commis une erreur stratégique en créant les Machines de l’île. Même avec un personnel mal payé, elles sont incapables de couvrir leurs charges d’exploitation. Or, à l’instar des parcs d’attraction, elles ont aussi besoin d’innover en permanence afin que les visiteurs reviennent. Comme un coureur qui accélère pour éviter de tomber, elles doivent investir sans cesse. La collectivité est priée non seulement d’assurer leurs fins de mois mais aussi de financer ces gros investissements.

En renonçant à l’Arbre aux Hérons, Johanna Rolland a mis fin à ce cycle infernal et détraqué le système. Avec son coup de chapeau à Rêves de Cirque, Nantes Métropole délivre un message subliminal : les Machines sont sur une mauvaise pente. Jean Blaise, qui les a pourtant dirigées pendant une douzaine d’années à la tête du Voyage à Nantes, les avait à peine mentionnées dans son entretien d’adieu publié par Presse Océan fin 2024, et il avait dit tout le mal qu’il pensait des parcs d’attraction : autre message subliminal ?

Or les Machines de l’île ne sont pas seules en cause. En faisant adopter son projet d’attraction touristique par Nantes Métropole en 2004, Jean-Marc Ayrault a explicitement désigné des fournisseurs exclusifs : Pierre Orefice et François Delarozière. Et il a omis de leur réclamer une exclusivité en contrepartie. Ils peuvent vendre ailleurs des machines qui concurrenceront celles de Nantes. La Compagnie La Machine, de François Delarozière, l’a fait à Calais, à Toulouse et à Clisson (ainsi qu’en Chine avec le cas très particulier du cheval-dragon Long-Ma). Maintenant que la manne assurée par Nantes Métropole au nom de l’Arbre aux Hérons s’est tarie, elle va devoir trouver de nouveaux clients, qui seront autant de concurrents pour les Machines de l’île.

Il serait bon d’avoir à Nantes un constructeur international de machines fantastiques installé à la place d’un chantier naval multiséculaire. Mais à ce jour le modèle économique de la Compagnie repose largement sur la vente à des collectivités locales françaises sans mise en concurrence, au nom d’une disposition particulière du code de la commande publique relative aux achats d’œuvres d’art (article R2122-3). Affronter des concurrents n’est pas dans sa culture. Par ailleurs, sur le plan technique, elle a des faiblesses. Il a fallu rénover la Gardienne des Ténèbres au bout de trois ans seulement. Le Héron prototype, pourtant destiné à tournoyer à 40 m de haut, s’est très vite dégradé sous l’effet des intempéries. Le Grand éléphant subit des pannes fréquentes. Ces handicaps n’échappent sûrement pas aux clients potentiels, exploitants de parcs et organisateurs de spectacles soumis à un impératif de rentabilité.

Sven Jelure

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