« Abécédaire d’un amoureux de Nantes » : l’amour est parfois aveugle

L'Abécédaire avec des trous

Engager une campagne électorale avec une déclaration d’amour plutôt qu’une déclaration de candidature, voilà une démarche sympathique ! C’est ce que vient de faire Foulques Chombart de Lauwe, probable candidat de la droite nantaise à l’élection municipale de 2026, avec son Abécédaire d’un amoureux de Nantes.

Pour originale qu’elle soit, l’initiative n’est pas la première du genre. Elle a été précédée par le Dictionnaire amoureux de Bordeaux d’Alain Juppé en 2018. Maire de la ville depuis 2006, l’ancien Premier ministre préparait clairement l’élection municipale de 2020, qui se présentait mal. Finalement, Alain Juppé a préféré fuir le combat en saisissant l’opportunité d’une nomination au Conseil constitutionnel en 2019. Son héritier désigné, Nicolas Florian, a été sévèrement battu. L’amour n’a pas fait le poids.

L’inconvénient du langage amoureux, c’est qu’il se compose surtout d’éloges. Alain Juppé ne manquait pas de mots doux pour ce qu’il avait lui-même fait à Bordeaux en quatorze ans de mandat municipal. L’exercice est plus délicat pour Foulques Chombart de Lauwe, bien obligé de glisser malgré tout quelques compliments sur l’Arbre aux Hérons (« ambitieux projet », p. 21), Jean-Marc Ayrault (« maire développeur », p. 26), la politique culturelle (« pari réussi », p. 62), l’École des beaux-arts (« superbes nouveaux locaux », p. 69), l’Institut d’études avancées (« lieu magnifique », p. 98) et même la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (« unique exemple survivant du bocage des années 1970 »)…

Pour l’essentiel, tout de même, il donne dans l’amour vache, faisant la part entre ce qui est propre à Nantes (bien) et ce que lui ont fait des municipalités socialistes et al. depuis 1989 (pas bien, voire pas bien du tout). Les articles CHU (p. 49), Circulation (p. 52), Démocratie municipale (p. 63), MIN (p. 118) ou Sécurité (« le gros boulet de l’équipe municipale », p. 147), flinguent dur : qui aime bien châtie bien.

Une première édition à compléter

Certaines entrées auraient mérité d’être mieux délimitées. Ainsi de l’article Machines de l’île / Royal de Luxe, propre à susciter le courroux de Courcoult puisque les deux entités ‑ une partie d’une société publique locale et une association loi de 1901 ‑ n’ont aucun lien entre elles, sinon que l’inspiration de la première est due à deux transfuges de la seconde. Pour couronner le tout, l’article englobe dans le même mouvement une troisième entité indépendante, l’association La Machine, du « génial François Delarozière », principal fournisseur des Machines de l’île, ainsi que l’Arbre aux Hérons, propriété de Nantes Métropole.

Plus généralement, plusieurs sujets à peine évoqués dans une entrée consacrée à autre chose auraient sans doute mérité un article spécifique. Manquent ainsi Blaise (résiduel sous Voyage à Nantes), Bombardements (alors que Comblements y est), Cinquante otages (signalés sous Comblements), Cité des congrès (traité sous Folle journée), Donateurs (les oubliés d’Arbre aux Hérons, comme Mécènes), François Ier (cité sous Anne de Bretagne), François II (idem), Nantes Atlantique (glissé sous Château Bougon), Police municipale (expédié sous Sécurité), Tour Bretagne (instrumentalisé sous Bretagne)… Si Ayrault a droit à une entrée à lui, pas les autres maires de Nantes ‑ Morice, Chénard, Chauty, Rimbert et même Rolland !

À l’article Culture, Foulques Chombart de Lauwe ne se montre pas un amoureux bien assidu. Il signale cinq écrivains et trois peintres mais zéro sculpteur et zéro compositeur. Le mouvement artistique des Seiz Breur, si actif à Nantes entre les deux guerres, n’est pas mentionné. Et si Elmer Food Beat a droit à un article, tout comme Barbara (contemptrice du climat nantais, que pas un maire n’aurait eu l’idée d’honorer si elle n’avait été une amie du président Mitterrand), les Tri Yann en sont privés ! Au fil de l’abécédaire, on rencontre aussi Gracq à la lettre G et Alain Thomas à la lettre T, mais Jules Verne est classé sous J, René Martin sous R et William Turner sous W.

Quand le vin de Loire est tiré…

Les vins d’ici sont globalisés sous la seule entrée Vins. Soit. Pourtant, il aurait été bon de rappeler que l’AOC exacte du gros-plant est « gros-plant du Pays nantais ». Mentionner le grolleau, « fort sympathique », est bienvenu, mais pourquoi ignorer l’abouriou, qui fait un retour remarqué ? Il aurait utilement pris la place de « l’ambroisie » : la substance divine de l’Olympe n’est pas produite chez nous, sauf comme un nom de marque commerciale ‑ chez Ménard-Gaborit à Monnières, par exemple. Horrible soupçon : cet intrus de l’Abécédaire serait-il le fruit d’une confusion avec le malvoisie des Coteaux d’Ancenis ?

Mais là où l’amoureux se tire vraiment une balle dans le pied, c’est à l’article Bretagne. « Nantes est-elle ou non en Bretagne ? » commence-t-il. Son sort est ainsi réglé dès la première ligne : cette question bateau n’est posée, rhétoriquement, que par ceux qui ont l’intention de répondre « non » ou, pire encore, « peu importe ». Tous les poncifs viennent ensuite : la régionalisation vichyste, les châteaux de la Loire (un concept qui ne date pourtant que du 19e s.), les toits d’ardoise et de tuile, l’en-même-temps brito-ligéro-vendéen, etc. Depuis Olivier Guichard, par conservatisme plus que par conviction (« …d’autres priorités à traiter »), la droite nantaise s’est acharnée à pousser vers la gauche le sentiment breton. Or ce sentiment est vif et puissant, alors que pas un Nantais sans doute ne vote au nom d’un sentiment ligérien. Le socialiste Jacques Auxiette, ligérien rabique, a provisoirement repeint la région en rose, mais le doute est levé depuis 2015 : les Pays de la Loire, c’est la droite, et vice-versa. Foulques Chombart de Lauwe, qui fut un collaborateur proche de Christelle Morançais de 2016 à 2019, a au moins le mérite de la fidélité.

On n’en apprécie que davantage l’originalité de l’inspiration, le dynamisme du texte et la qualité de la réalisation. Il y a des phéromones qui se perdent.

Sven Jelure

Un observatoire alpin pour Le Voyage à Nantes

Les consultants savent tout faire, c'est formidable ! Bravo G2A.

Le Voyage à Nantes a été créé en 2011 pour faire de Nantes une destination touristique majeure. Il est difficile de dire à quel point il a réussi – ou échoué. Si Jean Blaise et ses collaborateurs ont multiplié les communiqués emphatiques, on n’a jamais vu de statistiques fiables. Les choses vont-elles bientôt changer ?

Les bilans estivaux du Voyage à Nantes ont longtemps été matière à plaisanterie, tant ils étaient visiblement trafiqués – quoique reproduits sans ciller par une partie des médias. Dès le Voyage à Nantes 2011, la suspicion était légitime. Au point qu’il avait fallu l’admettre en 2012, et pratiquer « un redressement significatif des résultats de l’étude menée sur l’été 2011 » pour donner figure humaine aux comptes de 2012. En 2013, le Voyage à Nantes s’était contenté d’extrapoler à partir des déclarations de taxe de séjour en appliquant la méthode de l’année précédente, dont on savait déjà qu’elle n’était pas fiable. Résultat : un bilan si faux qu’on l’avait carrément exfiltré en 2014 tout en prétendant l’avoir surpassé. En 2015, on avait additionné les passages comptabilisés sur 54 sites par… 36 médiateurs seulement. En 2016, on avaitcorrigé rétrospectivement les résultats de 2015 pour donner l’impression d’avoir fait mieux. En 2017, on avait ratissé trop large. En 2018, on avait biaisé les comparaisons annuelles. Etc. En 2023, on avait même publié un bilan avant l’été

Les bilans du Voyage en Hiver semblent affectés de la même maladie chronique. Une prédisposition génétique, peut-être ? Avec au passage un aimable gag dû à Gildas Salaün, adjoint à la maire de Nantes, qui affirmait que « la fréquentation [de 2023] a été bonne, puisqu’elle est stable avec celle de l’année dernière », alors que Jean Blaise lui-même avait admis que l’édition 2022 était un échec !

Observatoires partout

Dans ce parcours semé de chiffres fantaisistes, Le Voyage à Nantes s’est appuyé à l’occasion sur des prestataires locaux plus ou moins spécialisés et pas trop farouches. G&A Links avait vite été évincé par l’Agence d’urbanisme de l’agglomération nantaise (Auran), qui avait utilisé une méthode concoctée par Bercy, désavoué les chiffres antérieurs et imaginé en 2014 un Observatoire du Tourisme de l’Agglomération Nantaise (OTAN), qui n’était jamais que son quinzième ou seizième « observatoire ».

De ce machin présenté pompeusement, il ne sera plus jamais question par la suite. Tout de même – c’est bête, les préjugés, n’est-ce pas ? – ce précédent nantais suscite une certaine circonspection devant l’Observatoire de l’Activité Touristique, produit d’appel du cabinet savoyard G2A Consulting. Il a fait des petits. G2A a ainsi contribué à créer des observatoires touristiques pour le Crédit Agricole des Savoie, la communauté de communes du Pays du Mont Blanc ou l’office de tourisme des Pyrénées ariégeoises.

« Depuis 2008, G2A Consulting travaille auprès des acteurs touristiques de montagne » et est « fort de 15 ans d’expérience en analyse de l’économie touristique en montagne », assure son site web. On le croit volontiers : ses références (Tignes, Courchevel, Avoriaz…) sont éloquentes. Mais pas tellement situées sur les rives de la Loire, n’est-ce pas. Or c’est G2A Consulting que Le Voyage à Nantes vient de charger de la… « mise en place d’un observatoire d’activités touristiques pour la SPL Le Voyage à Nantes », moyennant 238 000 euros HT sur quatre ans.

Megève Connection

Certes, G2A Consulting assure aussi être descendu de ses montagnes afin de s’implanter en ville. « Pour répondre toute l’année aux besoins d’analyse et de prévisions de la fréquentation, la plateforme G2A est la solution des villes touristiques françaises », affirme son site web. Cependant, aucune grande ville touristique ne figure parmi ses clients vedettes, et aucune de ses savantes études n’est consacrée au tourisme urbain. Nantes va lui donner l’occasion d’une montée en compétence rémunérée.

Le marché a sans doute été attribué trop tard pour faire un travail sérieux sur l’été 2025. Il se terminera avant l’été 2029. Obtenir des statistiques homogènes sur les trois années 2026, 2027 et 2028 sera déjà bien, quoique trop tardif pour éclairer l’élection municipale de 2026. Nantes Métropole saura néanmoins en faire bon usage, comme les autres clents satisfaits de G2A Consulting. « Afin de toujours mieux connaître sa population touristique comme les composantes de ses visiteurs, (touristes, saisonniers et résidents), de même que son environnement économique en matière d’hébergement, la Commune de Megève travaille en étroite collaboration avec G2A », témoigne ainsi l’un d’eux dans son rapport d’activité 2019.

Hélène Madec, arrivée à Nantes voici deux ans pour prendre la direction des Machines de l’île, et qui vient tout droit de Megève dont elle dirigeait l’office de tourisme, fera en sorte que les consultants de G2A ne se sentent pas trop dépaysés sur l’île de Nantes.

Sven Jelure

Nantes Métropole rame pour les Roms

Il y a quelques jours, une quinzaine de personnes manifestaient tristement devant la mairie de Nantes. C’était des Roms en instance d’expulsion de la zone des Gohards. Dommage pour eux : s’ils s’étaient installés 500 m plus loin, sur la prairie de Mauves, ils seraient les rois de la piste et Nantes Métropole leur proposerait bientôt un douillet cocon.

Début 2024, Nantes Métropole se préparait à évacuer la prairie de Mauves afin d’y construire un immense pôle d’écologie urbaine (PEU). Le site était peuplé par « près de 650 personnes migrantes de l’Est européen installées dans un bidonville ». On n’allait quand même pas leur envoyer les CRS comme à de vulgaires squatteurs de Notre-Dame-des-Landes : Nantes Métropole avait chargé l’association Coallia de les convaincre en douceur d’aller voir ailleurs. Prix de la prestation : jusqu’à 80 millions d’euros sur quatre ans. S’y ajoutaient quelques bricoles confiées à d’autres prestataires, comme la transformation de la prairie de Mauves en camp retranché moyennant 1,1 million d’euros.

Soudain, fin 2024, Coallia rend son tablier ! Elle comptait sous-traiter le volet sécurité de son contrat à un prestataire agréé mais vient de découvrir une décision rendue le 7 décembre 2023 par une cour d’appel administrative qui exige, pour une telle sous-traitance, que le donneur d’ordre soit lui-même agréé. Coallia ne l’est pas. Ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, de publier à la même époque une série d’appels d’offres portant sur la surveillance d’immeubles dont elle est gestionnaire. Le service juridique de Nantes Métropole n’a pas davantage vu le loup, si loup il y a.

Retour à la case départ, donc. Nantes Métropole attribue un nouveau contrat à Coallia, pour un montant de 6 millions d’euros « seulement ». Puis, en juin 2025, moyennant 10 millions d’euros sur quatre ans, elle confie le volet sécurité à Lynx Assistance, bien connue à Nantes où elle assure le gardiennage du site des Machines de l’île et la sécurité de nombreux événements municipaux. La mission consiste à empêcher de nouvelles installations sur la prairie de Mauves. C’est une tâche stratégique, car les gâteries promises pourraient attirer de nouveaux squatteurs, ce qui serait ruineux vu le prix de revient moyen d’un squatteur relocalisé. Déjà, les archives de Google Earth révèlent que l’occupation du site s’est densifiée depuis qu’on a commencé à parler du PEU, en 2023.

L’urgence d’assurer la sécurité pour dans deux ans

Mais où iront les Roms qui auront accepté de quitter la prairie de Mauves (les récalcitrants devraient être expulsés de force au bout de quatre ans) ? Nantes Métropole va créer pour eux des sites de « stabilisation transitoire » (ô temps, suspens ton vol !). Le premier d’entre eux ne sera pas ouvert avant le 1er semestre 2027 et l’on ne sait même pas combien il y en aura d’autres (entre un et trois), ni où ils se trouveront, ni comment ils seront équipés, ni comment ils fonctionneront. La métropole tient néanmoins à les sécuriser d’urgence ! Dès avant sa venue, le Rom fait peur… À moins qu’on veuille épargner cette cette corvée à la nouvelle municipalité qui pourrait être élue en 2026.

Dès la fin mai 2025, Nantes Métropole choisit un prestataire chargé d’un « dispositif de sécurisation (personnes et biens) du/des site.s de transition » H24 et 7/7 avec « contrôle permanent à l’entrée du site pour éviter toute installation de personnes extérieures » : les Roms venus de la prairie de Mauves seront érigés en caste privilégiée.

Puisqu’on ignore le périmètre réel du travail à assurer entre 2027 et 2031, il faut calculer large : un accord-cadre est attribué pour quatre ans moyennant un montant maximum colossal, 14 millions d’euros, à une petite entreprise de Bouguenais créée début 2018, Sécuri-Tess. Le choix n’a pas été trop difficile : un seul autre prestataire éventuel s’est intéressé à la question.

Sécuri-Tess ne cherche pas à se faire connaître : elle n’a pas publié ses comptes depuis ceux de 2019. Le contrat paraît bien gros pour une si petite structure, qui selon l’INSEE employait entre 3 et 5 salariés en 2022 (l’un des critères de sélection était pourtant l’effectif de l’entreprise au cours des trois dernières années). Mais Nantes Métropole n’a sûrement pas choisi son prestataire sans le connaître un peu. Spécialiste de la « surveillance électronique temporaire », Sécuri-Tess a sécurisé le chantier du MIN pour le compte de la SAMOA. Et elle appartient à un petit groupe privé comprenant d’autres entreprises de sécurité actuelles… ou passées (l’une d’elles, GP2S Événements a fait l’objet d’une liquidation judiciaire début 2018).

Ruineux mais provisoire

Encore faut-il quand même créer quelque chose à gardienner. Alors, ce premier site de transition, où se situera-t-il en définitive ? Oh, pas bien loin de la prairie de Mauves, à peine 1 km à vol d’oiseau : 23 rue des Bateliers, du côté de San Francisco, sur un site qui appartient à Nantes Métropole et qui fut naguère voué au tir airsoft. Nantes Métropole recherche en ce moment un chargé de maîtrise d’œuvre pour « l’aménagement d’un terrain de transition n°1 pour la résorption des bidonvilles ». Ce terrain pourrait recevoir 50/55 ménages, soit entre 250 et 275 habitants déplacés.

Ils y trouveront environ 9 000 m² d’aménagements pour l’habitat et pour une équipe sécurité 24/24 et 7/7, plus éventuellement jusqu’à 1 000 m² de locaux de travail pour l’accompagnement social. On pourrait penser que les travaux nécessaires pour recevoir des caravanes transférées d’un terrain vague sont modestes. D’autant plus que tout ce qui sera fait sera provisoire : il faudra « pouvoir remettre le terrain en état initial à l’issue de l’exploitation estimée à 5 ans ». (Curieusement, les contrats sont passés pour quatre ans.)

Cependant, « l’installation des familles sur un terrain de transition vise une amélioration sensible de leurs conditions de vie par rapport au bidonville : accès à l’eau et à l’électricité, mise à disposition de douches et WC ». Entre le nettoyage du site, la démolition de bâtiments existants et la réhabilitation d’un autre, l’installation d’équipements sanitaires, les aménagements d’emplacements, les clôtures, la signalétique, les voies de circulation et les stationnements, il y en a, estime-t-on à ce jour, pour 4,7 millions d’euros TTC, dans le scénario comprenant des locaux pour l’accompagnement social. La remise du site « en état initial » au bout de cinq ans ne semble pas comprise dans ce prix.

On est tenté de calculer un prix de revient par jour et par personne pour le seul terrain – quelque chose comme 11,7 euros ‑ mais on serait au-dessous de la vérité, car il faudra bien entendu y ajouter la rémunération du maître d’œuvre. Elle pourrait bien se compter en millions elle aussi, tant sa mission est exigeante. Il devra être à la fois technicien et diplomate : « Il est attendu une appétence pour le travail auprès d’un public précaire issu des bidonvilles et des capacités d’adaptation pour répondre aux besoins de souplesse et d’agilité en lien avec le projet. » Et comme Nantes Métropole désire que le chantier « vise spécifiquement l’insertion des personnes issues du bidonville », le maître d’œuvre devra aussi convaincre les entreprises de les employer. Cela risque d’alourdir les devis – mais les Nantais n’en sauront rien puisque « il est attendu de la maîtrise d’œuvre une discrétion sur la réalisation du projet » !

On suppose que cette clause de bouche cousue couvre aussi les différents aléas susceptibles d’entraver le projet. Ils sont au moins de quatre types :

  1. Le PLUm réserve la zone à « l’accueil d’activités économiques de production, de fabrication ou de logistique » ou « d’activités de services avec accueil de clientèle, de commerces de détail, et de bureaux ». Il faudra donc ruser pour trouver un « montage juridique/opérationnel permettant d’implanter l’habitat et les activités souhaités au regard de la limite juridique donnée par le cadre du PLUm ».
  2. La présence d’amiante est avérée, et une pollution du sol n’est pas exclue.
  3. Le terrain est concerné par une « zone de présomption de prescription archéologique ». Le préfet de région peut imposer un diagnostic archéologique, auquel cas « les délais ne seront [pas] maîtrisés » et « sont de nature à annihiler la faisabilité du projet. »
  4. Le terrain est inscrit dans le plan de prévention des risques d’inondation. « Concrètement, l’habitat (locaux à sommeil) sera implanté en dehors de toute délimitation du risque identifié » ; pour le reste on verra.

Leçon de sociologie parano

La complexité de la mission du maître d’œuvre tient aussi aux exigences matérielles inaccoutumées de Nantes Métropole. Si Johanna Rolland ne veut plus de CRA, elle ne recule pas devant quelques contraintes. Il faudra ainsi :

  • Créer « une zone tampon en fond de parcelle, pour traitement de l’interface avec le voisinage ».
  • Réduire les risques de stockage ou stationnement « aléatoire » (autrement dit de casse automobile) en conférant à chaque espace « un usage identifié et clairement délimité ».
  • Dessiner des voies de circulation dont le tracé devra « empêcher la prise de vitesse ».
  • Prévoir le dépôt de 80 litres de déchets ménagers par jour et par ménage, soit bien plus que la moyenne des citadins.
  • Doter les candélabres d’éclairage de « luminaires non visibles pour éviter les risques de casse par vandalisme ».
  • Prévoir la « mise en place d’un dispositif de contrôle d’accès + centrale d’alarme anti-intrusion avec zonages correspondant aux différents usages ».
  • Concevoir des « installations robustes (usage intensif) y compris les cloisons intérieures ».
  • Manifester une « volonté de comptage distinct » des consommations d’eau et d’électricité.
  • Aménager des équipements sanitaires « très résistants, anti-vandalisme. Ainsi, il sera prévu d’installer le maximum d’équipements hors de portée des usagers dans le local technique attenant. » Les douches comporteront un « lavabo très robuste » et « le siphon de sol avec grille amovible sera déporté dans le local technique contigu ». La robinetterie sera de type « mitigeur équipé d’une sécurité anti-vandalisme coupant l’arrivée d’eau en cas de forçage ou destruction ». Le tube de chasse d’eau sera « inaccessible (accès de l’autre côté de la paroi dans le compartiment technique) ».
  • Équiper le compartiment technique d’une porte isolée, métallique, avec « deux paumelles hélicoïdales pour la fermeture par gravité + 1 paumelle avec dispositif indégondable », « une fermeture par serrure 3 points et dispositif anti-vandalisme » et « un dispositif de protection du cylindre ».
  • Aménager pour le futur gestionnaire du site un local « conçu pour dissuader ou résister au vol et au vandalisme. Une alarme sera installée, avec un système centralisé ». Le local « ne comportera qu’un nombre minimum d’ouvertures extérieures », voire une seule, l’entrée, avec une « porte blindée en extérieur ». Les baies d’éclairage devront être « protégées par des tôles perforées ou des barreaux ». Les baies de ventilation seront « limitées dans leurs dimensions pour éviter les intrusions ».

Autrement dit, Nantes Métropole fait de son mieux pour stigmatiser ses ouailles, implicitement présentées comme ravageuses. Peut-être un peu parano, elle prévoit aussi un encadrement sérieux. Outre l’équipe de Sécuri-Tess, soit entre deux et quatre personnes en permanence, une équipe de gestion sera désignée et, dans le scénario le plus large, le site comportera aussi une « équipe Nantes Métropole » de quatre à six personnes assurant le « pilotage opérationnel » de l’opération prairie de Mauves, ainsi qu’une « équipe sociale » de quinze à vingt travailleurs consacrée à l’ensemble des 650 Roms (quand on parle de « caste privilégiée »…).

Tout cela n’aura qu’un temps puisque, souligne Nantes Métropole, « une des spécificités du projet tient à son caractère temporaire. La notion de terrain de transition sous-tend l’installation de ménages, et des professionnels inhérents à la démarche, sur une durée limitée à quelques années (estimation 5 ans), le temps que des solutions d’habitat plus pérenne soient trouvées. » Et financées, faudrait-il ajouter.

On n’a donc pas fini d’en entendre parler. Le terrain n°1 était à l’ordre du jour du conseil métropolitain du 4 juillet, qui a préféré reporter la question à plus tard.

Sven Jelure

Le Voyage à Nantes devenu simple balade dans Nantes : l’étrange retraité

En attendant de savoir comment tout cela sera perçu, vu et apprécié par le public...

L’Étrange été, tel est le thème général du Voyage à Nantes 2025. Étrange en effet que Jean Blaise n’ait pas tenu à partir en retraite sur une édition à visées plus internationales. L’événement estival, qui n’a pas réussi en quatorze ans à s’inscrire dans les circuits mondiaux, se contente d’un destin de plus en plus nanto-nantais.

Le Voyage à Nantes 2025 a été concocté par Jean Blaise avant son départ en retraite. Sophie Lévy, qui lui a succédé, ne manque pas une occasion de le rappeler.  Est-ce par courtoisie ou plutôt pour dégager sa responsabilité ? Avec l’installation Latest Version sur la fontaine de la place Royale, on aurait pu la soupçonner d’avoir paresseusement prolongé la recette de l’exposition Hyper sensibleorganisée par elle au musée d’arts. Après tout, si l’hyperréalisme réjouit le bon peuple, pourquoi faire autre chose ? Mais si c’est un choix de Jean Blaise, alors c’est tout de même autre chose.

D’ailleurs, Nantes s’en tire bien. Avec Willem de Haan, on pouvait craindre le pire. Ce jeune Néerlandais excelle dans la blague douteuse. Il a exposé des totems d’ordures à Berlin, des toilettes mobiles à Tilburg, des tentes de camping superposées à côté de Kampen… Sa Latest Version nous ramène plus confortablement à une sorte de musée Grévin nantais aux effigies de personnages locaux.

Locaux ! Là est le secret ! Le Voyage à Nantes 2025 ne s’adresse plus qu’aux Nantais. Eux seuls chercheront à reconnaître dans les mannequins de la place Royale des gens qu’ils croisent dans la vie quotidienne.

Lors de sa création en 2011 sous la houlette de Jean Blaise, l’événement estival avait pour mission de donner à Nantes une « envergure internationale ». L’échec est évident. Google Trends, impitoyable, montre que les recherches sur « voyage à nantes » déclinent irrémédiablement d’année en année et proviennent rarement de l’étranger. Quand 100 recherches sont effectuées en France, sur les cinq dernières années, 3 le sont en Belgique, 1 en Espagne, moins de 1 dans tous les autres pays d’Europe et d’Amérique du Nord.

L’illusion ratée

Pour la quatorzième édition de son événement estival, Le Voyage à Nantes ne fait même plus semblant. La couverture de son livret saisonnier témoigne de son orientation vers le seul public local. Elle montre la colonne Louis XVI sans Louis XVI. Seuls les Nantais peuvent être intrigués par cette disparition d’un élément familier de leur décor. Ce jeu de cache-cache passe au-dessus de la tête des touristes qui ignorent l’état ordinaire des choses. Sur le livret qui leur est remis, ils ne voient rien d’autre qu’une photo de ciel retouchée. Maladroitement.

Plus maladroite encore est la réalité. On suppose qu’Antipodos, d’Ivan Argote, a été choisi pour provoquer le fameux « effet waouh » que Jean Blaise espérait dans toute édition du Voyage. C’est raté. Le Voyage à Nantes persiste à se féliciter d’une « illusion de la disparition » de Louis XVI, et les médias veulent bien reprendre ses propos. Pourtant, tout le monde voit bien que le tour de magie révèle trop ses ficelles. À la place de la statue, on a une grosse boîte cylindrique. Les miroirs qui la composent ont beau refléter le ciel, ils demeurent visibles en tant que miroirs. Il est étonnant que les anciens collaborateurs de Jean Blaise aient cherché à le cacher au lieu de faire de nécessité vertu, comme souvent (genre « douze miroirs postés en haut de la colonne offrent au passant des reflets venues de tous les points cardinaux », etc.). Ivan Argote a vendu une fausse bonne idée au Voyage à Nantes. Ce dernier s’est laissé prendre au point d’imprimer imprudemment, par milliers, un livret illustré d’un concept irréalisable.

Ses photomontages montrent aussi un personnage en train de gravir la colonne – ou de  la descendre, selon qu’on regarde sa tête ou ses pieds. Dans la réalité, impitoyable, on le voit solidement fixé à la colonne par un double cerclage métallique, aussi moche qu’indispensable. Quant à la sculpture elle-même, une fois de plus, le Voyage à Nantes fait dans le déjà-vu. Son Antipodos diffère surtout par le « s » final de l’Antipodo exposé à Anvers, d’abord au Stadspark en 2023, puis au Schengenplein depuis l’an dernier. Divers bronzes intitulés Antipodo ont aussi été édités.

Vaché squeezé

Sans doute est-ce pour insister sur « l’étrangeté », thème de cette année, qu’on a placé en exergue du livret une citation comme choisie par une fléchette dans Les Pas perdus d’André Breton. Le même recueil contient pourtant ceci : « c’est à Jacques Vaché que je dois le plus. Le temps que j’ai passé avec lui à Nantes en 1916 m’apparaît presque enchanté. […] Sans lui j’aurais peut-être été un poète ; il a déjoué en moi ce complot de forces obscures qui mène à se croire quelque chose d’aussi absurde qu’une vocation. » Jacques Vaché est évoqué par la Mauvaise troupe de Romain Weintzen, exposée cet été au lycée Clemenceau. Aurait-il pas été légitime de lui rendre hommage avec cette citation nihiliste comme faite exprès pour Le Voyage à Nantes ?

Ce qui ne signifie pas, bien sûr, que tout soit à jeter dans les installations de 2025. Au palmarès du sauvable, je citerai les statues de la place Royale enfermées derrière des grilles en attendant de récupérer leur socle sur la fontaine, le cours Cambronne, qui a échappé aux réquisitions cette année mais qu’il est toujours agréable de parcourir, Aurarium, de Jenna Kaës, au dispensaire Jean V, L’Absurdistan, de Gloria Friedmann, à l’hôtel de Briord et surtout Vie de bêtes, d’Éléonore Saintagnan, au passage Sainte-Croix, pour la désopilante vidéo biographique du perroquet Ver-Vert. Et chapeau au diocèse de Nantes pour l’avoir tolérée en ses locaux !

Sven Jelure

Hokusai au château des ducs de Bretagne : la vague sans le vagin

Ce que vous ne verrez pas à Nantes de l'œuvre de Katsushika Hokusai

Du 28 juin au 7 septembre 2025, le château de Nantes expose Hokusai, plus grand peintre japonais – aux yeux des Occidentaux du moins. L’exposition présente excellemment presque tous les aspects de son œuvre immense. Il en manque un, hélas, mais ce n’est pas une raison pour manquer la visite (attention, deux mois, c’est court).

La voilà ! C’est bien elle ! La Vague ! La Grande vague ! Grande ? Pas tant que ça, une feuille A4 et demie, à peu près. « Je l’imaginais plus grande », dit madame. « C’est beau quand même », dit monsieur.

Le château de Nantes ne courait aucun risque en exposant Hokusai (1740-1869). Partout où on l’a montrée ces dernières années, à Chicago, Boston, Kansas City, Santa Ana, Londres, Worcester, Leiden, Nice, Berlin, etc., La Grande vague ou, de son vrai nom, Sous la vague au large de Kanagawa (Kanagawa-oki nami ura), a attiré les foules. Comme lors de la grande exposition Hokusai au Grand Palais de Paris en 2014, trois ans après le terrifiant tsunami du 11 mars 2011.

L’exemplaire exposé à Nantes vient du musée Hokusai d’Obuse, petit par la taille mais qui fut, en 1976, le premier musée du Japon consacré à l’artiste. C’est presque paradoxal car les cent et quelques « grandes vagues » encore répertoriées (sur un total initial de plusieurs milliers imprimées en sept tirages) se trouvent pour une bonne part en Europe et aux États-Unis. La France en compte au moins trois, à la Bibliothèque nationale, au musée Guimet et chez Claude Monet à Giverny. On les montre peu, car l’œuvre est fragile. L’Art Institute of Chicago, qui en possède trois exemplaires, ne l’expose que trois ou quatre mois tous les cinq ans.

Les estampes japonaises sont si frêles qu’on soupçonne certains musées de montrer des copies. La Shoe Factory de Norwich a présenté l’an dernier Hokusai: A Vision Above, une exposition uniquement constituée de reproductions en haute résolution venues d’Obuse(1). Obuse ? De quoi jeter la suspicion sur les œuvres montrées à Nantes ! On s’est ainsi étonné de voir dans une vidéo Ouest-France que la personne chargée de mettre en place La Grande Vague au château ne portait pas de gants – un manque de respect suspect ! Pourtant, cette estampe semble bien être celle qui était exposée en 2018 à Obuse : son cadre est le même, ce qui ne prouve rien, et surtout elle présente les mêmes détériorations.

Où est Fuji ?

Car à force d’imprimer des exemplaires supplémentaires, le bois sur lequel l’image était gravée a été endommagé. Capucine Korenberg, chercheuse au British Museum, a répertorié plusieurs manques. L’exemplaire montré à Nantes, sans doute assez tardif, est affecté de trois d’entre eux (deux à gauche du cartouche de la légende, un à droite du sommet du mont Fuji). Les exemplaires de Chicago révèlent le même degré d’usure.

Faire de la vague le pilier de l’exposition était quasiment inéluctable, business oblige ! Pourtant, ses mille petits doigts crochus ne sont pas ce qu’il y a de plus important dans l’estampe. Sous la vague au large de Kanagawa fait partie d’une série, Les Trente-six vues du Fuji (qui sont en fait quarante-six). Hokusai, précurseur de son concitoyen Pokémon, réalisait des éditions en série autour d’un même thème. Le but était commercial : l’amateur qui en avait acheté une devait se sentir poussé à collectionner la suite. « Comme l’indique le nom de la série, il s’agit avant tout d’un portait [sic] de la montagne sacrée », assure le château. Plus exactement, il s’agit avant tout de montrer des paysages japonais variés (le château a eu la bonne idée de les localiser sur des cartes) où le volcan est toujours présent. Dans cette série, l’important, proche ou lointain, c’est le Fuji. Il est toujours quelque part, même s’il faut parfois le chercher : Où est Fuji ? a pu servir de modèle à Où est Charlie ?

Cent cinquante œuvres, ce n’est pas beaucoup pour un artiste réputé en avoir créé trente mille, mais c’est bien suffisant. L’exposition du Grand Palais, en 2014, en comptait 528, et c’était trop. Les cartels du château sont sobres et explicatifs quoique leur police soit trop petite et le blanc sur noir pas idéal sous une lumière très chiche.

Legend in progress

Néanmoins, le château n’a pu entièrement se retenir de baratiner. « Faut-il lire autre chose dans cette image ? » demande-t-il. « Évoque-t-elle l’instabilité et les incertitudes de l’époque de sa création ? Le Japon, fermé depuis plus de deux siècles aux étrangers, subit, depuis le début du 19e siècle, une pression grandissante de la part de l’Occident pour ouvrir ses frontières. Le monde d’Edo va bientôt changer et l’ouverture du pays, forcée par le commodore américain Perry en 1853 et 1854 est sur le point de causer d’irrémédiables bouleversements. Est-ce ce pressentiment que les contemporains de Hokusai ont perçu dans « La Grande Vague » et qui en a fait son succès immédiat ? »

Indigente spéculation intellectuelle ! Les estampes de l’époque étaient des articles de grande diffusion, objets décoratifs ou signes extérieurs d’aisance bourgeoise plutôt qu’œuvres d’art ou messages philosophiques, et cette image-là aurait nourri le « pressentiment » de l’arrivée des canonnières américaines  vingt ans plus tard ? « En 1842, son prix était de 16 mon, l’équivalent de deux bols de nouilles », précise le musée. Onze ans après sa publication, cela relativise le concept de « succès immédiat » et la valeur du pressentiment.

Les autres estampes de la série Vues du Fuji présentées à Nantes se sont bien vendues elles aussi sans qu’on puisse leur attribuer la même signification prophétique. Pas plus qu’aux estampes d’actualité (portraits d’acteurs et de pin-ups, représentations d’événements ou de batailles…), issues de centaines d’ateliers, qui proliféraient à l’époque. Car Hokusai, qui a plusieurs fois changé de style et de nom, n’était pas en son temps LE grand artiste japonais qu’on se représente volontiers. En fait, son immense prestige posthume est né d’abord en Occident chez les Impressionnistes, en particulier avec Claude Monet, collectionneur à partir de 1856, ainsi qu’il l’a raconté à Marc Elder… conservateur du château de Nantes !

Ni prophète en son pays, ni trouble-fête dans le nôtre

L’Amérique a suivi, avec une première exposition Hokusai au Boston Art Museum en 1893. Le Japon a fini par suivre l’exemple occidental mais ne s’est doté d’un grand musée Hokusai, à Tokyo, qu’en 2016, il y a moins de dix ans. Et encore un tiers de son fonds venait-il d’un collectionneur américain ! Étonnant, non, pour un établissement consacré à un artiste prolifique qui a œuvré pendant près de trois quarts de siècle sans quitter le Japon !

Mais ce qu’on reprochera vraiment à Bertrand Guillet est d’avoir totalement fait l’impasse sur un vaste pan de l’œuvre de Hokusai. « Estampe japonaise » a parfois été synonyme d’« image cochonne », et le prolifique Hokusai n’y est pas pour rien. Son œuvre la plus célèbre de son temps, derrière la Grande vague, était probablement Le Rêve de la femme du pêcheur, qui met en scène une beauté nue et deux poulpes, mais chut ! Les Impressionnistes adoraient, bien sûr. Notre époque est plus prude. Le British Museum est l’une des rares institutions qui admettent détenir ce shunga rarement exposé… Le Grand Palais n’avait rien montré d’érotique en 2014. Son autocensure était-elle vraiment le modèle à suivre ?

(1)    L’exposition nantaise montre au moins l’une de ces reproductions, La Vague féminine, assortie d’un cartel très explicatif.

Sven Jelure

Les nuages sur Le Voyage à Nantes et sur un député s’épaississent

La perquisition à la mairie de Saint-Sébastien-sur-Loire, en septembre dernier, n’était peut-être qu’une mise en bouche. Le rapport sur La Chapelle-sur-Erdre publié mardi par la chambre régionale des comptes est un grand pas supplémentaire vers de sérieux ennuis probables, en lien avec Le Voyage à Nantes.

L’affaire de Saint-Seb’ porte sur l’aménagement de la Station Nuage, sur l’île Forget. En étudiant les comptes de la commune pour les années 2016 et suivantes, la chambre régionale des comptes découvre qu’un contrat portant sur l’aménagement de cette guinguette toute bleue a été passé le 7 juillet 2020 avec la SPL Le Voyage à Nantes dans des conditions contestables. Pour la Chambre, l’affaire est limpide : « le contrat passé sans négociation par la commune pour la conception et la réalisation de la Station Nuage en collaboration avec le Voyage à Nantes, pour un montant prévisionnel de 167 000 € HT, contrevient au principe de la liberté d’accès à la commande publique, car ce contrat portant sur la réalisation d’un équipement a été conclu sans mise en concurrence. »

La commune invoque l’article R2122-3 du code de la commande publique (CCP), comme le Voyage à Nantes l’a souvent fait. Il autorise les donneurs d’ordres publics à passer des marchés sans appel à la concurrence quand une propriété intellectuelle est en jeu. Bien entendu, la Chambre « ne conteste nullement la qualité d’œuvre de l’esprit qui s’attache à l’esquisse et à la conception de la Station ». Mais, selon elle, il n’y a d’œuvres d’art que réalisées par leurs auteurs. Mobiliers, parasols, filet, etc., auraient dû faire l’objet d’une publicité et d’une mise en concurrence. Elle est donc formelle : « La procédure suivie était irrégulière ».

De simples abris en bois

La suite est inéluctable. La justice est informée, la machine est en route, elle suit son bonhomme de chemin. Le résultat des courses n’est pas encore tombé à Saint-Sébastien qu’une autre piste, quasiment identique vient de s’ouvrir. Elle concerne les aménagements effectués en 2021 au bord de l’Erdre, à La Gandonnière en La Chapelle-sur-Erdre, par le Collectif Fichtre – un fournisseur récurrent du Voyage à Nantes.

Là encore, la Chambre se montre indulgente envers La Chapelle-sur-Erdre : « la nature d’œuvre d’art de la conception n’est pas contestée », écrit-elle, à propos d’une œuvre qu’elle décrit ainsi : « Hormis le barbecue, facturé 10 000 € HT, l’installation consiste en une construction de simples abris en bois et d’une rampe d’accès pour personnes à mobilité réduite. » Mais pour la réalisation – les planches, les clous et les marteaux – c’est autre chose, ça n’est pas une « œuvre de l’esprit » au sens du code la propriété intellectuelle ni une « œuvre d’art » au sens du code général des impôts. Pour l’article R2122-3 du CCP, vous repasserez. Justement, le tribunal administratif de Nice vient d’annuler un contrat assez comparable, qui concernait pourtant une statue.

Même sur l’opportunité de la réalisation, à vrai dire, la Chambre a un peu de peine à retenir ses critiques : « Cette « œuvre », d’un coût contractuel après avenant de 205 603 € HT (246 724 € TTC) n’aura finalement été installée à la Gandonnière qu’un été, compte tenu des restrictions d’installation sur ce site naturel, des coûts de désinstallation–réinstallation, de l’absence d’utilisation par le public et de la polémique engendrée. » Car les voisins n’avaient pas du tout apprécié l’effervescence suscitée par la présence du barbecue géant.

Dérouler la pelote

Par coïncidence, les maires signataires des deux contrats avec le Voyage à Nantes ont tous deux quitté leurs fonctions depuis lors, élus l’un sénateur, l’autre député de Loire-Atlantique. Joël Guerriau, ancien maire de Saint-Sébastien-sur-Loire, est en proie, comme on le sait, à d’autres difficultés. Pour Fabrice Roussel, ancien maire de La Chapelle-sur-Erdre, l’irrégularité de la procédure d’achat pourrait se doubler d’un conflit d’intérêt car, observe la Chambre, à l’époque où il a signé ce contrat « source d’irrégularités et de dérives budgétaires », il était aussi… président du Voyage à Nantes !

« Un gros nuage sur Le Voyage à Nantes et sur un député de Loire-Atlantique », titrait Nantes Plus le 16 septembre 2024. Inutile de s’embêter à en trouver un autre vraiment différent cette fois-ci. Et il pourrait bien servir à nouveau dans l’avenir, il suffira d’incrémenter, car des contrats signés dans des conditions comparables par le Voyage à Nantes, il doit y en avoir plusieurs, des dizaines peut-être. Et il doit y en avoir aussi à Nantes Métropole autour de l’Arbre aux Hérons, signés probablement par le vice-président chargé du tourisme et des équipements culturels de l’époque. Autrement dit Fabrice Roussel.

Jean Blaise, ancien directeur général du Voyage à Nantes aujourd’hui retraité, doit se sentir loin de tout ça. Interrogé par Anne Bertrand, de France Bleu, le 19 septembre 2024, à propos de la Station Nuage, il évoquait une simple « anomalie ». « Franchement, je ne suis pas inquiet. J’en ai vu d’autres », assurait-il. Et ce n’est probablement pas fini.

Sven Jelure

L’Étoile verte : des balades en plus du Voyage à Nantes ?

Nantes il y a quelques années

L’Association culturelle de l’été(1) vient de présenter L’Étoile verte, premiers pas, une « exploration artistique » qui invite les Métropolitains à (re)découvrir les trésors naturels de la Chézine et du Cens (27, 28, 29 juin), de la Sèvre (25, 26, 27 juillet) et de Grand-Lieu (8, 9, 10 août). Ces trois premières branches d’une étoile à six branches seront suivies l’an prochain par la Loire amont, la Loire aval et l’Erdre. L’Étoile verte(2) comprendra à terme 200 km de chemins pédestres, dont 25 à créer, au long des cours d’eau.

Cette étoile à six branches ne fait pas pour autant de l’Association culturelle de l’été une assoce naturelle des quatre saisons : son exploration de l’étoile verte fait appel à une « constellation » d’artistes associés. Des artistes qu’elle ne va pas chercher à l’autre bout du monde, et c’est encore une rupture avec Le Voyage à Nantes : Johan Swartvagher (Angers) guidera des « rando-jonglées », Olivier Dupont-Delestraint (Nantes), « trafiquant d’art », accrochera ses fameux tableaux piratés et réinterprétés, Johanna Licard (Nantes) animera des ateliers dessinés d’observation. Spectacles, concerts et jeu d’exploration ponctueront les neuf journées d’escapades et de pique-nique autour de la « Goguette », caravane polymorphe créée pour la circonstance. Les habitants de la Métropole sont eux-mêmes invités à rédiger une « lettre aux arbres ».

Nantes Métropole « porte » le projet d’un pas mesuré (elle annonce sa fin pour 2035) mais signe les chèques d’une main qui ne tremble pas (83 millions d’euros de coût prévisionnel). Entre les lignes, elle révèle une révision déchirante de son essence. Pendant trente ans, Jean-Marc Ayrault et ses successeurs se sont parés de culture. À présent, la nature réinvestit la métropole, et pas seulement sous forme de mauvaises herbes sur des trottoirs négligés.

La ville moche se rebiffe

Sophie Lévy, nouvelle patronne du Voyage à Nantes, rappelle volontiers que l’édition 2025 de son événement estival, du 28 juin au 31 août, a été conçue par Jean Blaise. C’est clairement une manière de prendre ses distances avec son prédécesseur(3). Sur le site web de Nantes Métropole, outre quelques sous-entendus (« ne pas trop penser à Jean Blaise »… « ce n’est pas la peine de rouler des mécaniques »…), elle affirme son intention de faire autre chose : « Jean Blaise était un intuitif visuel, je suis plutôt une conteuse. J’aimerais approfondir le lien entre l’art et la nature, montrer que Nantes est une grande ville de nature, avec des fleuves, des rivières, une très belle lumière… »

En fait d’intuitif visuel, Jean Blaise a qualifié Nantes de « une ville moche ». Il ne savait pas regarder la nature. Il ressentait le besoin d’y mettre des choses. Estuaire en est témoin. Ou encore le belvédère de Kawamata, décrit avec des trémolos dans la plume par le site web du Voyage à Nantes : « Le visiteur, avec la sensation d’un certain vertige, avance vers le vide et découvre la vue dégagée et imprenable sur la ville et le fleuve. Littéralement dans le paysage, il perçoit sous le platelage un enchevêtrement chaotique de poutres accrochées à la falaise qui évoque la forme ronde et précaire d’un nid d’hirondelle. » Un « belvédère » sert à voir (vedere) quelque chose de beau. Mais l’important ici est l’enchevêtrement de poutres et non « la ville et le fleuve », expédiés en cinq mots.

L’Étoile verte rétablit l’ordre des priorités. Subitement, Johanna Rolland s’est vouée à la nature. Serait-ce le fruit cynique d’un calcul politique, puisque sans les écolos ses chances de décrocher un troisième mandat en 2026 serait minces ? Ce serait trop triste. Voyons-y plutôt une épiphanie. Diplomatiquement, entre la Loire et Grand-lieu, l’Étoile verte se garde de mentionner l’Acheneau. Une rivière capable de couler dans un sens ou dans l’autre selon les circonstances.

(1)    L’Association culturelle de l’été organise aussi les Rendez-vous de l’Erdre, le festival Aux heures d’été et l’événement nautique et artistique Débord de Loire.

(2)    Cette « étoile verte » n’est pas la première. Dès 2016, Johanna Rolland annonçait au conseil métropolitain une « Étoile verte » dont la première branche commencerait entre le parvis de la gare et le Jardin des plantes pour aller jusqu’au parc des Oblates via le square Élisa Mercœur et Feydeau Nord.

(3)    Peu avant que Sophie Lévy ne soit nommée à la tête du musée d’arts, Jean Blaise  avait annoncé la mort prochaine des musées. Ça met tout de suite en sympathie.

Sven Jelure

L’Hôtel-Dieu va devenir la Cité judiciaire de Nantes…

Une statue de 15 mètres de haut surplombera la Cité judiciaire !

Que faire du site de l’Hôtel-Dieu ?
Une cité judiciaire, qui débarrasserait Nantes d’un sacré boulet !

À propos de l’Hôtel-Dieu, le dialogue citoyen est clos. Ça n’est pas grave, jamais un dialogue citoyen n’a empêché Nantes Métropole d’agir à sa guise. Voici donc une proposition pratique : construisons donc à la place du CHU la cité judiciaire de Nantes.

Nantes a déjà un palais de justice ? Palais de justice, en effet, cette dénomination élitiste y est inscrite en gros. « Cité judiciaire » ne sonnerait-il pas plus démocratique ? Conçu en 1993 et inauguré en 2000, le palais a beau être énorme, il est trop petit. On manque de place pour y loger le tribunal de commerce, le conseil des prud’hommes, les archives proliférantes… « Il est temps d’exploiter la réserve foncière, à l’arrière du palais », annonçait Ouest-France voici trois ans. Cette « réserve foncière » est en réalité un espace vert de 3 900 m², le seul du site d’un hectare et demi occupé par le palais de justice.

Sa première mention comme « réserve foncière » date apparemment de 2018. Puisqu’on avait trouvé une réserve foncière, un cabinet d’architecture nantais a été chargé de concevoir une extension. Son projet a été présenté solennellement en mai 2022. La construction devait être inaugurée en 2026. Puis elle a été repoussée à 2028 ‑ de quoi laisser passer l’élection municipale, peut-être. Mais dans une métropole désormais dotée d’une « Charte des arbres », comment prétendre en sacrifier encore une centaine ? Certes, on vient de raser ceux du boulevard Louis-Bureau, tout à côté, mais c’est la dernière fois, promis !

Il faut se faire une raison : l’agrandissement du palais de justice, c’est fichu. Et comme personne ne parierait sur une baisse prochaine des activités judiciaires, il faut trouver une autre réserve foncière. Or elle se trouve bien là, à 500 mètres sur l’autre rive de la Loire. C’est l’évidence même. L’emplacement central du CHU est propice et un usage tertiaire permettrait de réutiliser à moindre frais la fameuse la « croix de l’Hôtel-Dieu ».

Pouce en bas pour le palais de justice

Bien entendu, ce déménagement supposerait en contrepartie de démolir le palais de justice actuel. Est-ce un problème ? Au contraire, ce serait justice que de débarrasser la ville de ce « bâtiment mal-né et ruineux », comme disait Médiacités, « aussi spectaculaire que souffreteux » pour Ouest-France. Depuis son inauguration, il a fallu corriger d’innombrables désordres affectant le chauffage, la climatisation, l’étanchéité, les portes monumentales, etc. L’immense salle des pas perdus a longtemps été parsemée de seaux destinés à recueillir l’eau de pluie. On a dû rénover les équipements techniques CVC, remplacer d’immenses vitrages brisés malgré les caméras de surveillance, renouveler les parements extérieurs, installer une grille de plus de 100 m de long en travers du parvis… En 2017, le ministère de la Justice réclamait 8 millions d’euros de dédommagement à l’architecte et à plusieurs entreprises ; l’affaire s’est achevée sur une transaction d’un montant non communiqué.

Le palais de justice n’aura vécu qu’une trentaine d’années ? Et alors ? Le cas n’est pas rare. Le Centenary Building, à Manchester, encensé par plusieurs prix d’architecture, va être bientôt détruit après trente ans d’existence parce qu’il ne répond pas aux besoins. Le Gloria Plaza Hotel de Pékin a été démoli pour faire de la place au bout de vingt ans. La presse internationale y a vu une illustration du dynamisme de la capitale chinoise. Et Nantes, alors, elle n’est pas dynamique ?

N’entrons pas dans un débat esthétique : certains Nantais trouvent des vertus au gros parallélépipède du quai François-Mitterrand. Sa noirceur n’est pas une fatalité. Repeint en blanc, il ressemblerait davantage à un centre commercial. Sur le plan urbanistique, en revanche, le désastre est évident. On se demande à quoi a pu penser Jean-Marc Ayrault en décidant d’implanter un tribunal, antithèse même de la créativité, à l’avant d’un « quartier de la création ». Contourner cet énorme récif noirâtre a-t-il le moindre effet positif sur l’imagination des aspirants créateurs venant du centre-ville ? On en doute.

Du téléphérique au pont transbordeur via le DRING !

Le quartier de la création aurait besoin d’une porte ouverte, joyeuse et accueillante, d’une place de la Création qui ferait pendant à la place du Commerce – moyen de renouer avec une tradition nantaise séculaire de proximité entre artistes et bourgeois. Symboliquement, les deux places pourraient avoir la même superficie. Ce qui permettrait de construire 35 000 m² de plancher en R+4 autour de la place de la Création. On y trouverait des troquets, des théâtres, des agences de com’,des ateliers d’art, des boutiques de créateurs – de la galerie de peinture au studio de tatouage.

Mieux encore, on pourrait accélérer le passage d’une place à l’autre ! L’espace entre les deux emplacements est dégagé : c’est une invitation à bâtir un téléphérique, le moyen de transport collectif à la mode. Et pourquoi s’arrêter en aussi bonne voie ? Inventons une multimodalité à la nantaise, avec une continuité jusqu’à la pointe de lîle de Nantes. Là, un pont transbordeur transporterait les voyageurs jusqu’aux portes de la Cité des imaginaires et du Jardin extraordinaire.

Reste bien sûr à assurer les déplacements entre l’arrivée du téléphérique de la Création et le départ du pont transbordeur de l’Imaginaire. La solution est toute trouvée : le DRING ! [dispositif roulant innovant nantais et gratuit], alias la navette à pédales du Parc des Chantiers va être mise en service cet été par Le Voyage à Nantes ! Quant au retour de la Cité des imaginaires à la Cité judiciaire, il se ferait en navette fluviale : de l’aire, de l’aire ! Le tour de Nantes en 80 minutes, tu parles d’un Voyage extraordinaire !

Sven Jelure

La mémoire haïtienne de Johanna Rolland a des lacunes

« L’art de la politique et le goût de la nuance ne font pas bon ménage » note Bruno Geoffroy, citant en exemple Marine Le Pen dans un éditorial de Presse Océan (19 avril). Il aurait pu encore mieux citer Johanna Rolland, qui vient de publier dans Le Monde une tribune intitulée « Au regard de sa responsabilité historique, la France ne peut pas détourner son regard d’Haïti ».

Le texte, co-signé avec ses collègues Pierre Hurmic et Jean-François Fountaine, commence ainsi : « Nous, maires de Bordeaux, Nantes et La Rochelle, avons choisi d’assumer une responsabilité particulière et d’engager un travail de mémoire quant à la dette haïtienne. »

Un « travail de mémoire » paraît en effet indispensable ! Car la tribune explique ensuite ceci :

Il y a exactement deux siècles, le 17 avril 1825, la France concédait l’indépendance « pleine et entière » à son ancienne colonie de Saint-Domingue, qui avait gagné son indépendance face aux troupes napoléoniennes et pris le nom d’Haïti vingt et un ans plus tôt, moyennant le versement d’une somme de 150 millions de francs or. Forcé d’accepter cette demande sous la menace militaire et dans le but d’avoir une reconnaissance internationale comme État indépendant, Haïti se voyait aussitôt contraint d’emprunter auprès de banques françaises pour assurer le premier versement, subissant ainsi le poids d’une double dette : celle de l’emprunt et celle des intérêts de l’emprunt.

C’est beaucoup d’erreurs en deux phrases – peut-être pas toutes involontaires.

Sur les dates, d’abord, ce qui n’est pas nouveau. Saint-Domingue n’a pas « gagné son indépendance face aux troupes napoléoniennes ». La colonie était indépendante de facto depuis la révolution de 1791 ; l’expédition Leclerc de 1801 n’a rien pu y faire. La déclaration d’indépendance formelle du 1er janvier 1804 était un acte de majesté de la part de Jean-Jacques Dessalines (1758-1806), qui en était friand : il serait bientôt couronné empereur. Quant à la date de l’indépendance « pleine et entière », l’ordonnance signée par Charles X le 17 avril 1825 n’est entrée en vigueur qu’une fois « entérinée » par le sénat d’Haïti, le 11 juillet 1825. Si l’on tient à commémorer le bicentenaire d’une dette éteinte depuis longtemps – drôle d’idée quand même ‑, autant le faire à cette date, le 11 juillet, respectant la souveraineté haïtienne.

Car Haïti a veillé à formaliser son accord de manière souveraine et solennelle. Comme le note Johanna Rolland – qui a raison sur ce point  –, Haïti tenait à « avoir une reconnaissance internationale comme État indépendant ». D’abord pour des raisons de prestige, même si son président, Jean-Pierre Boyer (1776-1850), était moins ardent que Dessalines sur ce point. La Grande-Bretagne venait de reconnaître la plupart des nouveaux pays d’Amérique latine, Haïti en demandait autant. Mais aurait préféré que Charles X « reconnaisse » son indépendance au lieu de la lui « concéder ». Qu’importe : après discussion, les dirigeants haïtiens ont considéré que l’indépendance était « ratifiée », et chacun s’est diplomatiquement satisfait de l’ambiguïté.

Une indemnité proposée par Haïti

Les conditions financières de l’accord ont posé moins de problèmes que le vocabulaire. La première, omise par Johanna Rolland et ses collègues, était l’ouverture des ports « au commerce de toutes les nations ». Cette contrepartie de l’indépendance nationale levait un sérieux obstacle au développement économique du pays. Au passage, la France obtenait de payer moitié moins de droits que les autres pays sur les marchandises entrantes ou sortantes. Il a été calculé que cela représentait pour elle un avantage de 1,5 millions de francs  par an – mais pour Haïti, 50 % de quelque chose était grandement préférable à 100 % de rien du tout.

Les 150 millions de francs destinés à l’indemnisation des colons spoliés ne venaient qu’ensuite, dans l’article 2 de l’ordonnance de Charles X. La tribune du Monde y voit peu ou prou une forme de racket royal. Or le principe d’une indemnité avait été proposé dès 1814 par Alexandre Pétion (1770-1818), alors président de la République d’Haïti. En 1821, Dupetit-Thouars, envoyé du président Jean-Pierre Boyer, avait réitéré à Paris l’offre haïtienne d’« une indemnité raisonnablement calculée ». En 1824, les plénipotentiaires Larose et Rouanez étaient autorisés par Boyer à convenir « qu’en témoignage de la satisfaction du Peuple Haïtien pour l’acte de philanthropie et de bienveillance émané de S. M. T. C. [Sa Majesté très chrétienne], il sera accordé par le gouvernement d’Haïti au gouvernement français, en forme d’indemnité, une somme de… » Ils avaient proposé 80 millions de francs ; après discussion, la somme avait été portée à 100 millions. Le baron de Mackau, représentant de Charles X venu présenter l’ordonnance royale à Jean-Pierre Boyer, assura que le roi accepterait d’en rabattre sur les 150 millions dans le cadre d’un traité ultérieur. On voulut bien le croire…

Johanna Rolland et ses cosignataires assurent qu’Haïti a été « forcé d’accepter cette demande sous la menace militaire ». C’est une erreur – très répandue il est vrai ! Haïti tenait à l’ordonnance et aucune action militaire n’était envisagée par la France, qui n’en avait d’ailleurs pas les moyens. La fausse nouvelle est venue de ce que Mackau disposait d’une douzaine de navires ‑ question de prestige mais aussi de sécurité : les mers n’étaient pas sûres et la France sortait d’une guerre avec l’Espagne. L’expédition Leclerc de 1801 comptait trois fois plus de bâtiments et avait été un désastre.

Un endettement mal calculé, ça arrive

Toutes ces péripéties sont parfaitement connues et détaillées par les deux grands historiens haïtiens, Beaubrun Ardouin (1796-1865) et Thomas Madiou (1814-1884). Comment la maire de Nantes pourrait-elle ignorer les écrits de ce dernier, un ami de notre Ange Guépin ?

Revenons à la dette haïtienne. Ses 150 millions de francs équivalaient à quelque chose comme 20 % du PIB de Saint-Domingue avant la révolution. Hélas, après la révolution, suivie d’une guerre civile, le PIB s’était effondré. En 1825, les 150 millions pouvaient représenter au moins une année de PIB (comme si la France était grevée de 3 000 milliards d’euros de dette, imaginez un peu !). Mais Jean-Pierre Boyer était un homme optimiste et peut-être un tantinet fanfaron. Il lui fallait une reconnaissance internationale, quoi qu’il en coûte. D’ailleurs, l’économie haïtienne était de nouveau en plein essor grâce à la culture florissante du café. Et puis, Haïti venait d’annexer la partie espagnole de l’île d’Hispaniola : la dette serait assumée par un pays 2,7 fois plus vaste. Personne ne savait alors que l’envolée de la production brésilienne allait laminer les cours du café, ni que Haïti devrait abandonner ses conquêtes territoriales en 1844.

Les trois maires français semblent ignorer qu’après un premier versement de 30 millions et une longue période de défaillance, le solde dû a été ramené à 60 millions de francs en 1838. Total, donc, 90 millions « seulement »… soit 10 % de moins que les 100 millions d’indemnité convenus entre Français et Haïtiens en 1824 ! Bien entendu, la dépréciation de la monnaie avait fait son œuvre : si 150 millions de francs de 1825 équivalaient à 450 millions d’euros d’aujourd’hui, 60 millions de francs de 1838 ne représentaient plus que 150 millions d’euros. Le règlement de cette somme s’est étalé sur des décennies, au cours desquelles sa valeur réelle a encore rétréci.

Johanna, Emmanuel, même dette mémorielle

In fine, sur plus d’un siècle, Haïti aurait versé « l’équivalent de 525 millions d’euros à la France » affirme Johanna Rolland en se référant à des calculs du New York Times. Depuis le début du 21e siècle, les sommes apportée par la France à Haïti ‑ aides publiques, dons des ONG et annulations de dette ‑ se montent à environ 600 millions d’euros. Johanna Rolland compte-t-elle réclamer un trop-perçu ?

Les 90 millions de francs de la dette haïtienne réelle équivalaient en 1825 à environ 270 millions d’euros d’aujourd’hui, soit environ 300 euros par citoyen. Comparaison n’est pas raison, mais au 31 décembre 2023, l’encours total de la dette de Nantes Métropole dépassait 1 061 millions d’euros, soit 1 550 euros par habitant. Comparaison n’est pas raison (bis) mais Haïti espérait payer avec ses ventes de café ; Nantes Métropole compte plutôt sur les impôts payés par ses contribuables. Le café n’a pas tenu ses promesses.

La tribune publiée par Johanna Rolland et ses collègues marque-t-elle un rapprochement avec Emmanuel Macron ? « En ce bicentenaire, il nous faut, ici comme ailleurs, regarder cette Histoire en face. Avec lucidité, courage et vérité », a déclaré le président de la République jeudi. Il a annoncé la création d’une « commission mixte franco-haïtienne chargée d’examiner notre passé commun et d’en éclairer toutes les dimensions ». Johanna Rolland va pouvoir actualiser ses connaissances. Ce qui risque de réclamer en effet lucidité, courage et vérité.

Sven Jelure

Adieu à Denise Rigot-Dessirier

Il y a des jours où le microcosme métropolitain paraît dénué du moindre intérêt. À quoi bon l’accabler de sarcasmes sur ses ridicules, ses petitesses et ses illusions ? La disparition de Denise Rigot-Dessirier la semaine dernière renvoie à de plus justes valeurs.

Denise était une grande poétesse. Une poétesse contemporaine aussi : l’électronique était devenue son mode d’expression naturel. Chaque jour ou presque, deux fois même certains jours, elle était présente sur Facebook. L’immédiateté du web répondait à la spontanéité de son œuvre. Oh ! comme tout un chacun, elle aspirait à la chose imprimée, elle y voyait une sorte de bâton de maréchal, elle espérait qu’un éditeur la découvrirait, qu’un jour son princeps viendrait. Chez Stellamaris, elle avait publié L’Enclos des jours ; ce joli recueil était aussi un enclos des pages. Elle, si sensible aux « cloches lourdes dans le soir ténébreux », à « l’ombre solitaire d’un arbre qui semble attendre un bout d’éternité », au « jardin secoué par l’orage », au « matin colorié comme un dessin d’enfant », ne pouvait être parfaitement servie par une encre figée.

Son talent à fleur de peau ne semblait jamais en repos. Elle créait sans relâche des visions saisissantes, si simples pourtant, faites de fragments de tous les jours – un gros bourdon, deux pluies diamantées, une femme aux voiles rouges, l’eau morte du bassin, un rêve de goudron… ‑ immédiatement reconnaissables comme siennes et néanmoins toujours renouvelées, jamais répétées. Elle ne se baignait jamais deux fois dans la même ode ! Et son style était libre comme elle ‑ libre mais jamais relâché, comme guidé par une sorte de common decency poétique. Sa versification se coulait dans l’inspiration du moment. Elle n’usait des rimes qu’autant qu’il lui convenait. Elle ne se revendiquait d’aucune école. Un spécialiste rattacherait peut-être son lyrisme du quotidien au surromantisme par lequel René-Guy Cadou désignait « une voix aussi éloignée de l’ouragan romantique que des chutes de vaisselle surréalistes ».

Elle était cependant guidée par une étoile polaire : son amour pour son mari, Gérard Rigot, artiste magnifique devenu peintre et sculpteur après avoir exercé cent métiers, fameux notamment pour ses meubles animaliers, qui lui ont valu une grande renommée et de nombreuses contrefaçons à l’étranger, encore aujourd’hui. Le cliché « couple fusionnel » a rarement été aussi juste. Ces dernières années, ils ne quittaient plus guère leur grande maison peuplée d’œuvres, de souvenirs et de rêves, mais les habitués du Flesselles d’avant le covid-19 ont certainement en mémoire la haute stature et la crinière léonine de Gérard côte à côte avec les boucles rousses et le sourire lumineux de Denise. Ils ne passaient jamais inaperçus. « Ces Français sont fous », s’amusait leur guide russe quand Gérard, largement octogénaire déjà, avait escaladé en compagnie de Denise, flasque de vodka en poche, les toits de Saint-Pétersbourg.

Gérard, multipliait inlassablement les portraits de sa femme. Jamais nommé pourtant, il tenait une place majeure dans l’œuvre de celle-ci. Beaucoup plus jeune que lui, Denise s’était laissée envahir par la crainte immanente du moment où il ne serait plus là : « Et je ne savais pas/qu’un jour tu serais vieux (…) Je t’ai cru éternel ». Il ne l’aura jamais démentie. Les derniers mots de son dernier poème, composé sur son lit d’hôpital, ont été pour lui : « Ô mon aimé. Ne m’abandonne pas. JE T’AIME. »

Sven Jelure