Les Machines de l’île peuvent-elles sauver leur peau ?

Les Machines seront-elles rachetées ? Et à qui ? À la Ville de Nantes ?

Les signaux négatifs s’accumulent au-dessus des Machines de l’île. Après avoir fonctionné tant bien que mal pendant dix-sept ans grâce à l’argent public, elles atteignent un stade critique. Leurs nouvelles dirigeantes devront déployer beaucoup de talent pour rétablir la situation dont elles héritent. Ou bien refiler le bébé à quelqu’un d’autre ?

Ce qu’on retiendra par-dessus tout dans les trois pleines pages d’entretien offertes à Jean Blaise par Presse Océan (23 décembre 2024) comme un cadeau de départ en retraite, ce n’est pas la tartinade d’autosatisfaction, ni les petits arrangements avec la vérité, ni l’annonce du déménagement à Paris (« Nantes c’est fini »), non, l’information remarquable, c’est la totale absence des Machines de l’île.

Soyons justes : de Nantes Tourisme et du château des ducs de Bretagne, Jean Blaise ne dit rien non plus, alors que la société publique locale (SPL) Le Voyage à Nantes englobe l’événement éponyme mais aussi l’office de tourisme, le château, Estuaire et les Machines de l’île. L’ex-manitou du tourisme nantais expédie cet ensemble en une demi-phrase, « J’ai créé la structure Voyage à Nantes en 2010 »(1), comme s’il ne s’était intéressé en réalité, depuis lors, qu’à « son » événement estival. Mais pour les Machines de l’île spécifiquement, il aggrave cette absence par un jugement définitif sur l’Arbre aux Hérons : « J’ai toujours été contre et je n’ai d’ailleurs jamais voulu le gérer. Je suis contre tout ce qui est parc d’attraction comme le Puy du fou et l’Arbre, c’était vraiment un parc. »

Si cet Arbre resté virtuel était « vraiment » un parc, que dire des Machines bien réelles, alors ? Dès leur ouverture en 2007, l’Arbre était à leur programme, tout comme le Carrousel ouvert en 2012. Mieux : il y demeure présent aujourd’hui, dix-sept ans plus tard, sous forme d’une branche prototype. Jean Blaise a néanmoins surmonté son aversion pour « tout ce qui est parc d’attraction » afin de prendre quand même la direction générale d’un Voyage à Nantes incluant les Machines. Il a ensuite laissé son subordonné Pierre Orefice, leur directeur salarié, co-concepteur de l’Arbre à ses moments perdus, s’activer pendant une douzaine d’années au service de celui-ci(2). Comment un tel attelage aurait-il pu produire de bons résultats ?

La fausse route de Jean-Marc Ayrault

Avec ces deux-là, Jean-Marc Ayrault a commis une double erreur de casting. À l’erreur stratégique qu’il avait commise en décidant de créer les Machines de l’île malgré l’avis des experts, il a ajouté des fautes de management. Il a placé à la tête des Machines un directeur trop impliqué personnellement dans l’achat de leurs attractions et trop proche de leur fournisseur quasi exclusif. Puis il a placé au-dessus de ce directeur un supérieur hostile au concept lui-même – et médiocre gestionnaire qui plus est, comme venait de le révéler un rapport de la chambre régionale des comptes. Comment pouvait-il espérer que ça allait bien marcher ?

Quoique portées par l’essor du tourisme dans le monde entier (les recettes du secteur sont passées en France de 35,7 milliards d’euros en 2000 à 53,7 milliards d’euros en 2017), les Machines de l’île n’ont jamais atteint l’équilibre d’exploitation initialement espéré à partir de 2009. Et elles sont subitement devenues un boulet en 2020 et 2021 quand l’épidémie de covid-19 les a privées de clients : l’industrie touristique expose à de gros aléas. Même en période favorable, Nantes Métropole continue de déverser sur elles des millions d’euros de subventions chaque année. On comprend que Jean Blaise, qui tient à cultiver une belle tête de vainqueur, préfère, à l’heure du bilan, se désolidariser de cet équipement dont il était pourtant le patron. Quant à Johanna Rolland, elle semble ne jamais s’être interrogée sur la stratégie touristique de Jean-Marc Ayrault, au point de poursuivre le fantasme de l’Arbre aux Hérons pendant des années.

Mais cette double carence a eu des conséquences. Grâce à la croissance organique du tourisme et aux perfusions financières de la métropole, Pierre Orefice a poursuivi pendant quinze ans une exploitation plutôt routinière des Machines(3). Leur situation s’est dégradée, avec une accélération ces dernières années. « Le déficit structurel des Machines s’explique par un « effet ciseau », révèle le rapport annuel 2023 de Nantes Métropole : les recettes propres (insuffisante progression de la marge brute et du chiffre d’affaires billetterie) et les financements publics ne couvrent pas l’augmentation des charges incompressibles et de la masse salariale directe. » La situation semble devenue inextricable. Les Machines de l’île plombent l’ensemble de la SPL Le Voyage à Nantes, obligeant Nantes Métropole à les sur-subventionner dans des conditions juridiquement contestables.

Le même sort que l’Arbre aux Hérons ?

De leur côté, les recettes sont fragiles. Tous les parcs d’attraction s’attachent à faire évoluer leur offre régulièrement pour inciter les visiteurs à revenir. Après l’ouverture du Carrousel des mondes marins en 2012, le renouvellement de la Galerie des Machines a été assuré par des engins (Paresseux, Caméléon, etc.) destinés à l’Arbre aux Hérons. « Ne pas faire l’Arbre aux Hérons casserait complètement la dynamique des Machines », avertissait Pierre Orefice dès 2013. On y est : Johanna Rolland et Fabrice Roussel ont brusquement mis fin à ce projet. Les perspectives de renouvellement ont disparu d’un coup. Et l’on doute que le malheureux Héron qui rouille sur l’esplanade des Riveurs puisse apporter un secours significatif. François Delarozière, en difficulté à Toulouse avec La Halle de la Machine, ne demanderait probablement qu’à construire une nouvelle attraction au coût stratosphérique, mais l’expérience de l’Arbre aux Hérons et l’évolution de la jurisprudence sur les achats publics d’œuvres d’art obligent Nantes Métropole à marcher sur des œufs.

Par ailleurs, les équipements vieillissent. Les pannes de l’Éléphant ont entraîné l’annulation de 79 voyages en 2023. Les travaux des nouvelles lignes de tramway et du pont Anne-de-Bretagne permettront sans doute de soutenir les Machines au nom de l’indemnisation de leurs pertes d’exploitation, mais cela n’aura qu’un temps.

Or un nouvel obstacle va bientôt se dresser : le contrat de délégation de service public (DSP) portant sur l’exploitation des Machines par Le Voyage à Nantes prend fin au 31 décembre 2025. Les Machines ont été incapables de le respecter. Il prévoyait qu’elles emploieraient 94 personnes ETP en 2023 ; leur effectif a été en réalité de 121 ETP, pour une masse salariale directe accrue de presque 9 % en un an. Il prévoyait 707 000 visiteurs en 2023, elles n’ont vendu que 670 000 billets. On imagine mal Johanna Rolland le renouveler dans les conditions actuelles à trois mois d’une élection municipale !

Sophie Lévy et Hélène Madec, nouvelles patronnes du Voyage à Nantes et des Machines de l’île, sont priées d’accomplir un miracle en vitesse. Sinon, il ne restera plus aux Machines de l’île qu’à mettre la clé sous la porte(4). À moins… à moins qu’un acteur privé plus doué pour gérer les attractions touristiques n’arrive en chevalier blanc. On est prêt à parier que Merlin Entertainments a déjà des idées sur la question.

Sven Jelure

(1)     Inexact, en plus : Le Voyage à Nantes résulte de la transformation d’une société d’économie mixte préexistante, Nantes Culture et Patrimoine, le 18 janvier 2011.

(2)     L’Arbre aux Hérons était par exemple qualifié de « projet majeur des Machines de l’île » par le dossier de presse 2019 de celles-ci. Jean Blaise n’a pris position contre le projet qu’après son abandon par Johanna Rolland.

(3)     La seule innovation notable, Nantes Maker Campus, ne représente, sept ans après sa création, que 0,5 % des entrées annuelles.

(4)     En cas de malheur, Hélène Madec est déjà parée : elle n’est pas seulement directrice des Machines de l’île mais aussi directrice du développement touristique du Voyage à Nantes.

L’École des Beaux-arts se fait flasher, Nantes Métropole aussi

À force de ne pas écouter la Chambre régionale des comptes, les collectivités que financent l'EBANSN vont agacer les contribuables...

L’École des Beaux-arts de Nantes-Saint-Nazaire (EBANSN) est une fois de plus sur la sellette. La chambre régionale des comptes vient de lui consacrer un « audit-flash » pas exactement élogieux. Nantes Métropole et la Ville de Nantes sont aussi en cause.

L’EBANSN vivait dangereusement. En 2019, la Chambre lui avait consacré un rapport plutôt gratiné.« La chambre a relevé de nombreuses anomalies dans la gestion de l’établissement », y lisait-on.« L’ensemble de ces anomalies sont de nature à fausser la sincérité des comptes. »

Parmi les « anomalies », le directeur de l’époque, Pierre-Jean Galdin, avait bénéficié de diverses gâteries et les indemnités versées au personnel étaient affectées de « plusieurs irrégularités ». En particulier d’une prime dite « de service public »… alors que l’école n’en était pas (ou plus) un. En octobre 2019, comme le veut la loi, le rapport a été présenté au conseil d’administration de l’école. Et le jour-même, relate la Chambre, le conseil « a délibéré, en toute irrégularité, en faveur du maintien de la prime ». On sent comme un peu d’agacement dans ce constat.

En 2020, en session plénière, la Chambre a insisté sur le caractère irrégulier de la prime en mettant quelque 140 000 euros de dépenses irrégulières à la charge de la comptable de l’établissement pour ne pas s’être assurée de leur légalité. L’École n’a pas bougé. Enfin, courageuse mais pas téméraire, elle s’est empressée de supprimer la prime irrégulière quand un nouveau contrôle a été ouvert en février 2024. Trop tard : depuis la publication du rapport de 2019, son versement avait coûté plus de 800 000 euros !

La construction des nouveaux locaux de l’École sur l’île de Nantes avait aussi fait tiquer la Chambre. Elle y était revenue dans un rapport de décembre 2020 sur l’enseignement supérieur en arts plastiques. Le montage juridique de l’opération, dit-elle, « revenait à ce que Nantes Métropole subdélègue ses attributions pour la désignation du maître d’œuvre, ce qui n’est pas conforme à l’article 4-II de la loi n° 85-704 du 12 juillet 1985 ». Quant au coût de la construction, il a augmenté de 43 % en trois ans !

Puisque le sujet immobilier était sensible, l’EBANSN aurait dû le traiter avec précaution. Mais la réalité financière était là, constate la Chambre : « Malgré [ses] aides publiques importantes l’école ne pouvait financer le coût de construction des bâtiments de son site de Nantes ni de celui de Saint-Nazaire. » Il a fallu recourir à un « portage irrégulier du bâti ». Les locaux nantais ont été « vendus » à Nantes Métropole pour un euro symbolique… à charge pour elle de rembourser un emprunt de 17 millions d’euros. Un montage dont le « fondement juridique » était « insuffisant », gronde la Chambre. Cerise sur le gâteau, Nantes Métropole et la CARENE, pour l’implantation nazairienne, louaient leurs immeubles à l’École sans leur réclamer le loyer prévu par la loi.

L’EBANSN vit à 85 % des financements que lui apportent Nantes Métropole, l’État, la CARENE (Saint-Nazaire) et quelques autres. Il y en a pour plus de 6 millions d’euros par an. Environ la moitié vient de Nantes Métropole. Néanmoins, il y a du doigt mouillé dans le pilotage de ses finances : « faute de stratégie financière claire, les contributions des collectivités membres varient régulièrement, sans être établies clairement, ni par les statuts, ni par des conventions d’objectifs et de moyens fixant une répartition claire des coûts ». Là encore, l’audit flash révèle que les conclusions du rapport de 2019 sont largement restées lettre morte.

Le dilemme de 2026 sera vite réglé

Il ne s’agit pas seulement de négligence chez de purs esprits artistiques. Quand l’EBANSN vend ses locaux à Nantes Métropole, par exemple, Nantes Métropole ne se contente pas de la laisser faire. Elle joue un rôle moteur dans l’opération. Or ses services juridiques sont sûrement plus musclés que ceux d’une école des beaux-arts.

Nantes Métropole est d’ailleurs chez elle à L’EBANSN, établissement public de coopération culturelle dont elle est membre aux côtés de la Ville de Nantes, la ville de Saint-Nazaire et la CARENE. Quatorze des vingt-quatre membres de son conseil d’administration sont nommés par ces collectivités, principalement par Nantes Métropole (neuf représentants), le solde étant formé de représentants du personnel et des étudiant ainsi que de trois personnalités qualifiées. Le conseil est présidé par Aymeric Seassau, adjoint communiste à la culture de Nantes.

Son prédécesseur, David Martineau, lui aussi adjoint à la culture de Johanna Rolland, pouvait invoquer des circonstances atténuantes face aux critiques de la Chambre régionale des comptes : il avait essuyé les plâtres d’une école pas très bien conçue, d’un déménagement et d’un changement de statut. Quelques jours après la publication du rapport de 2019, il avait néanmoins annoncé qu’il ne serait pas candidat sur la liste de Johanna Rolland pour l’élection municipale de 2020. Poussé dehors ? En tout cas, personne ne l’a retenu.

À la surprise quasi générale, le directeur de l’école avait sauvé sa tête avant de prendre sa retraite en 2021. Lui a succédé l’une de ses anciennes collaboratrices, Rozenn Le Merrer, dont Thibaut Dumas disait dans Médiacités que « le costume est peutêtre un peu grand pour elle ». Ce qui aurait dû être, pour le président et le conseil d’administration de l’École, une raison supplémentaire de suivre scrupuleusement la voie balisée en 2019 par la Chambre régionale des comptes…

Johanna Rolland peut-elle reprendre la main d’ici la prochaine élection municipale en désignant un nouveau président ? La question peut se poser d’une autre manière : électoralement parlant, en 2026, l’approbation de la Chambre régionale des comptes pèsera-t-elle plus lourd que celle du Parti communiste ?

Sven Jelure

Bluff et Blaise sont dans un bateau : derniers coups de rames avant la retraite

Jouer en toute circonstance

Jean Blaise prend sa retraite au 31 décembre. Les thuriféraires réfléchissent à des louanges qu’il ne se serait pas déjà décernées lui-même ‑ en attendant les critiques, qui viendront quand il sera parti. Comment rendre compte en quelques phrases de quarante ans de carrière ? Les quelques éléments de langage ci-dessous pourraient aider.

D’un point de vue satirique, on est tenté de voir en Jean Blaise un Covielle qui serait en même temps M. Jourdain : un manipulateur épaté par ses propres racontars, assez représentatif au fond des boomers, les enfants d’après-guerre, une génération cocoonée, facilement autosatisfaite car peu exigeante avec elle-même, disposée à prendre la communication pour une qualité substantielle.

Arrivé à Nantes comme militant politique lors de la création du CRDC, « dont l’objectif avoué est de soutenir les socialistes aux élections municipales de Nantes en 1989 » (Laure Delavaud, « Espace politique/espace culturel : les intérêts d’une alliance », Terrains et travaux n°13), Jean Blaise bénéficie d’une accélération de carrière quand Jean-Marc Ayrault est élu maire de Nantes. À 40 ans, il crée le festival des Allumées, qui introduit sur les bords de la Loire des pratiques nées ailleurs (Suisse, Belgique, Royaume-Uni…) et les habille d’un concept séduisant, celui des six villes portuaires invitées. « L’idée était de faire croire que Nantes était elle-même une ville créative et culturelle, reconnaît-il lui-même aujourd’hui (Le Monde, 11 juillet 2024). C’était du bluff. » Le succès est tel à Nantes, au moins dans la génération d’après-guerre, que, jusqu’à nos jours, trente ans plus tard, les portraits de Jean Blaise comprennent quasi rituellement un rappel des Allumées.

Esquiver les mots et les chiffres vulgaires

La suite est moins glorieuse et le savoir-faire acquis en matière de bluff peine à le dissimuler. Les festivals Trafics et Fin de siècle, qui succèdent aux Allumées, sont des échecs cuisants. Jean Blaise se replie pendant quelques années sur la gestion du Lieu Unique, maison de la culture en version post-industrielle, jusqu’au lancement de la biennale Estuaire, qui aura trois éditions, en 2007, 2009 et 2012. L’ambition est belle, à la mesure du site, mais la réalisation peine à suivre : le canard crève, la maison dans la Loire chavire et le budget dérape, ce qui vaut à Jean Blaise des critiques sévères de la Chambre régionale des comptes. Pourtant, au lieu de le sanctionner, Jean-Marc Ayrault lui confie en 2011, comme un cadeau pour ses 60 ans, la gestion de l’ensemble du tourisme nantais via la société publique locale Le Voyage à Nantes (ainsi nommée pour éviter le mot « tourisme », « qui nous semblait vulgaire », explique-t-il à Presse Océan).

Jean Blaise prétend alors faire entrer Nantes dans le « top 5 » des destinations touristiques françaises et dispose d’un budget à la mesure de cet objectif. Les atouts ne manquent pas. En 2007, le château des ducs de Bretagne a rouvert au public après une rénovation massive. La même année ont été inaugurées les Machines de l’île, sur lesquelles Jean-Marc Ayrault comptait déjà pour faire de Nantes une destination touristique internationale. Le tourisme est en plein essor dans le monde entier et l’office de tourisme fonctionne correctement. Mais Jean Blaise tient à lui superposer une couche personnelle : un événement artistique estival lui aussi intitulé Le Voyage à Nantes, doté de plusieurs millions d’euros, qui présente des œuvres souvent déjà vues ailleurs, tout en affectant d’ignorer celles que Nantes possède déjà depuis des siècles ou des décennies. Chaque saison s’achève invariablement sur des communiqués de victoire et des bilans glorieux quoique invérifiables. Cependant, treize ans plus tard, la progression vers l’objectif affiché paraît minime et l’essoufflement est évident. Voici l’évolution des recherches sur « le Voyage à Nantes » selon Google Trends :

Les vrais chiffres

Des palmarès impitoyables

Non seulement Le Voyage à Nantes intéresse de moins en moins, mais les signes d’intérêt sont très majoritairement régionaux (pour 100 requêtes venues de la région Pays de la Loire, il n’en vient que 3 de l’Île-de-France). Cette tendance déclinante est paradoxale. Le Voyage à Nantes prétend enrichir chaque année le patrimoine culturel nantais avec des « œuvres pérennes ». Il devrait donc bénéficier d’un effet boule de neige. Apparemment, il n’en est rien. Il est vrai que les deux douzaines d’œuvres amassées à ce jour laissent souvent sceptique. Jean Blaise s’entête à appliquer une politique peu efficace. Et trop coûteuse : bien que son équation économique soit prévisible puisque largement fondée sur des subventions, Le Voyage à Nantes a dû avouer près d’un million d’euros de déficit en 2023. Quant au Voyage en Hiver, ultime initiative de Jean Blaise, il irrite les Nantais sans guère attirer de touristes.

L’image de la ville se dégrade : Nantes, qui caracolait en tête des classements urbains à la fin du siècle dernier, traîne à présent dans les profondeurs des palmarès. L’insécurité l’explique sans doute davantage que le peu d’efficacité du Voyage à Nantes, mais il était illusoire de penser qu’une culture périssable suffirait à masquer les manques. Cependant, Jean Blaise ne peut se montrer désobligeant avec Johanna Rolland. Il préfère soutenir des « vérités alternatives » dans des bulletins de victoire peu étayés. Bluff toujours.

Nanti au passage d’une mise en examen dans une affaire liée au Carrousel des mondes marins, Jean Blaise, une fois parti, sera probablement blâmé pour ses dérapages budgétaires et ses bons plaisirs artistiques : après la retraite, la déroute. En attendant, il s’apprête à recevoir les compliments d’usage déversés par les obligés de ses quarante ans de présence. Ils ne suffiront pas à dissimuler que, jusqu’à présent, Nantes est passée à côté du 21e siècle.

Sven Jelure

La Tour Bretagne encore dans les nuages

Toute la problématique réside une fois de plus dans l'épaisseur de la couche nuageuse !

« La Tour Bretagne est un symbole de Nantes et de sa métropole. Elle est vide depuis plusieurs années » (sic), déclare Johanna Rolland dans son communiqué. D’accord avec Nantes Métropole, le Groupe Giboire vient de présenter un projet de transformation de la Tour Bretagne.

Demain ça ira mieux, c’est promis. Désormais résidentielle, la Tour Bretagne sera dotée d’un rooftop. Rooftop ! Le mot fait vibrer d’aise l’urbaniste qui sommeille en chacun de nous. C’est l’un de ces mots anglais qui signifient autre chose en français que dans leur langue d’origine. En anglais, rooftop désigne le toit, ou plus exactement sa face extérieure. On trouve à New York des rooftop bars, des rooftop lounges, des rooftop observatories, jamais de rooftops tout seuls. Sauf dans les guides touristiques en français, bien sûr.

Privée du Nid, la Tour aura donc un rooftop, et même un « lieu de convivialité et de culture », c’est-à-dire un bar au sommet quoi. Tout comme la Tour Saupin, à côté du stade du même nom, elle aussi fruit d’un accord entre le Groupe Giboire et Nantes Métropole.

Houlala ! Attention, là. Certes, la Tour Saupin devait avoir un rooftop, mais finalement, elle n’en aura pas : faire fonctionner un bar au 17e étage, ce serait trop cher ! Reste à espérer que ça ne soit pas encore plus cher au 33e étage de la Tour Bretagne…

La Tour parent pauvre du projet ?

Le Groupe Giboire annonce une « transformation » de la Tour. « C’est une opportunité en plein centre-ville pour reconstruire la ville sur elle-même », affirme aussitôt Johanna Rolland. Que fait-on, alors, on transforme ou on reconstruit ? Les deux, ma générale, peut-être bien. Car le projet comprend en réalité deuxbâtiments. « Distincts mais indissociables », assure le Groupe Giboire.

Le premier des deux est un bâtiment nouveau construit sur huit étages côté place du Cirque et rue de l’Arche-Sèche. Ainsi dissocié de la Tour dont il est indissociable, il échappe à la réglementation des immeubles de grande hauteur (IGH). Construit à la place du parking privé et de l’immense rampe d’accès de la Tour Bretagne, il bénéficie d’un potentiel constructible qui, au prix du marché, facilitera la rentabilisation de ce premier immeuble. Il hébergera un hôtel de 102 chambres (qui, en l’état actuel du plan local d’urbanisme, pourra se contenter d’une trentaine de places de stationnement). « On y trouvera un hôtel et un restaurant dont la terrasse, surplombant les toits de Nantes, sera ouverte au grand public », assure Nantes Métropole. Tiens, dans ce premier immeuble, ce ne sera pas un rooftop ?

Le second immeuble est la Tour elle-même. « Sa forme d’origine sera conservée dans le respect de son histoire et son esprit », assure l’un de ses architectes. Bel échantillon de langue de bois au service du béton : si l’on conserve le bâtiment, une tour crayon de 144 m de haut, comment ferait-on pour ne pas conserver sa forme d’origine ? Quant à respecter « son histoire et son esprit », ce n’est pas forcément engageant, s’agissant d’un immeuble vite déserté par les activités commerciales, décrié par ses occupants, mal-aimé des Nantais et évacué pour cause d’amiante. « Sublimer ce bâtiment emblématique » (emblématique de quoi, d’ailleurs ?) ne sera pas du luxe. C’est la manière qui intrigue. On annonce qu’elle sera désormais de couleur claire. Est-ce si sublime en soi ? Les illustrations d’artiste montrent quelque chose à l’aspect plutôt HLMisant, dans l’esprit des immeubles de la porte de la Chapelle à Paris. On a beau aspirer au sublime, il n’y a pas de miracle.

Scoop : la Bretagne bientôt réunifiée !

Il faudra voir à l’usage. « Le projet de réhabilitation permettra d’accueillir des usages plus diversifiés et en phase avec les enjeux du 21e siècle » promet justement Nantes Métropole qui, en exemple de ces usages et enjeux d’aujourd’hui, cite expressément l’Agence culturelle bretonne. Le message est subliminal mais il est clair : Johanna Rolland a opté pour la réunification de la Bretagne ! D’autres « usages en phase avec les enjeux du 21e siècle » et pas moins emblématiques auraient pu être imaginés. Tiens, par exemple, New York s’apprête à construire à Chinatown, en plein Manhattan, un jailscraper, tour-prison de 40 étages pour 886 prisonniers…

À l’été 2013, un grand panneau d’affichage apposé face au château des ducs de Bretagne annonçait : « Ici, le Groupe Giboire investit pour la préservation du patrimoine ». Il s’agissait de sauvegarder la façade de l’ex hôtel de la Duchesse Anne, détruit par un incendie le… 14 juin 2004 ! Ces travaux devaient avoir lieu« dans le respect du plan de sauvegarde et de mise en valeur du centre-ville ». En juillet 2014, des travaux commençaient. Mais ils étaient mandatés par Nantes Métropole et effectués par Lefebvre Rénovation. En juillet 2015, le patrimoine si diligemment préservé était entièrement démoli à l’initiative de Nantes Métropole. À peu près rien n’a bougé depuis lors.

Nous n’avons aucune raison de suspecter un gag répétitif. Mais la Tour Saupin incite à la circonspection. Avant de sauter de joie à 144 m de hauteur, on se dit qu’il vaut mieux attendre et voir.

Sven Jelure

Tempête sur la culture dans les Pays de la Loire : le cocotier secoué

Qui eût cru que la culture était à ce point une affaire d’argent ? Les préavis de décès associatifs se multiplient depuis que la région Pays de la Loire a annoncé des coupes claires dans son budget culturel en 2025. Le contribuable régional ne sait s’il doit se sentir atterré par ces futures disparitions ou fier de découvrir qu’il a fait vivre tant de monde jusqu’à présent.

« La région des Pays de la Loire [est] la seule à pratiquer ces suppressions. Il n’y en a pas une autre », a déclaré l’adjoint à la culture de Nantes (Presse Océan du 25 novembre, repris par l’élu lui-même sur Facebook). Bien entendu, c’est faux. La région Auvergne-Rhône-Alpes a soulevé le même genre de protestations pour la même raison en 2022 et 2023. L’Île-de-France (2016), la Nouvelle Aquitaine (2020), la Réunion (2020) ou… les Pays de la Loire (2018) ont déjà connu de semblables remous. Des départements et des communes, aussi, comme la Charente-Maritime ou Toulouse ces jours-ci.

La polémique a un côté boîte de Pandore. Dans un pays où le RN obtient 29,5 % des voix (législatives de 2024), l’action culturelle publique, à terme, ne pourra être la même que dans un pays où le PCF en obtenait 28,5 % (législatives de 1946). L’argent distribué par d’autres décideurs ira à d’autres bénéficiaires. Certains se sont scandalisés d’une subvention accordée par la région à Puy du Fou Films pour Vaincre ou mourir. Mais qui oserait dire que ces 200 000 euros sont moins légitimes que, par exemple, les 130.000 euros accordés à À toute allure, qui (tré)passe en ce moment sur les écrans ? Ou que les 4 millions d’euros affectés à l’Arbre aux Hérons par Laurence Garnier du temps où elle était vice-présidente de la Région, chargée de la culture ?

Pays de la Loire, anti-modèle culturel

La culture des Pays de la Loire est née sous de mauvais auspices. Ayant obtenu la création d’une région artificielle, un fief politique taillé pour lui, en juxtaposant des départements disparates formés à partir de l’Anjou, du Maine, d’un bout de Bretagne et d’un bout de Poitou, Olivier Guichard ne parvient même pas à lui trouver un nom convenable : la Loire n’arrose que deux de ses cinq départements et la confusion est vite faite avec le Val-de-Loire. Il cherche néanmoins à lui fabriquer artificiellement une identité culturelle. En particulier :

  • Il fonde l’association Fontevraud Centre culturel de l’Ouest, chargée d’animer l’Abbaye de Fontevraud, réinventée en pôle culturel historique de la région bien qu’elle soit surtout associée à la dynastie anglaise des Plantagenêt. Subventionnée à hauteur de 80 % par la région, elle a fait l’objet en 2018, Jacques Auxiette aidant, d’un des rapports les plus sévères jamais publiés par la chambre régionale des comptes (1).
  • Il soutient la création du Théâtre régional des Pays de la Loire, société coopérative dont le financement, quarante ans après sa création, reste assuré à 66 % par des subventions.
  • Il suscite la création de l’association Trois cent trois (303) pour laquelle on n’a pas trouvé de nom moins technocratique que le total des nombres attachés aux départements de la région. Ses activités d’éditeur et annexes couvrent à peine la moitié de son budget. L’autre moitié est faite de subventions régionales, pour plus de 300 000 euros.

À propos, une association recevant plus de 153 000 euros de dons et subventions dans l’année est tenue légalement de publier ses comptes. Trois cent trois (303) ne l’ a jamais fait, et son cas n’est pas unique. Parler d’argent est au-dessous de la dignité de certains culturels (« je m’en fous complètement », disait Jean Blaise en 2012) : ils empochent en silence, quitte à pousser de hauts cris quand le flux se réduit.

Les coûts d’un saupoudrage difficile à légitimer

Même si la région des Pays de la Loire est une boussole qui indique le Sud, les organisations subventionnées sont toutes estimables. En Nantais responsable, on peut regretter qu’elle prive de son bon argent le Festival des 3 continents, le Festival du cinéma espagnol ou Le Cinématographe, par exemple. Il faut avouer qu’on est plus indifférent au sort de Croq’les mots marmot, en Mayenne, ou de Mamers en mars, dans la Sarthe. Et réciproquement. D’une manière générale, l’action culturelle est nationale ou locale, pas régionale. Même des acteurs aussi importants que Le Puy du Fou, le Hellfest ou La Folle Journée ne concernent pas la région en tant que telle.

La culture est pourtant une « compétence partagée » des collectivités locales de tous niveaux. Chacune d’elles a donc du mal à dire non aux copains ou aux copains des copains et elles sont devenues subrepticement des distributeurs de subventions. Chaque opérateur culturel fait donc le tour de N subventionneurs éventuels et établit N dossiers de demande. En aval, c’est bien pire : chaque demande sera épluchée par N fonctionnaires (réception du dossier, vérification des pièces jointes, vote du budget, rédaction d’un PV, rédaction d’une convention, contrôle de légalité, etc.). En fin de compte, l’opérateur récoltera N petites sommes, avec l’obligation contractuelle de remercier N contributeurs dans sa communication. Toutes aboutiront à une seule caisse… alors que toutes sont sorties d’une seule poche, celle du contribuable.

Voici l’exemple de « Rencontres du cinéma espagnol » en 2024

 – Subvention Ville de Nantes 72 000 €

– Subvention Région Pays de la Loire 45 000 €

– Subvention Département Loire-Atlantique 50 000 €

– Subvention Nantes Université : 20 000 €

– Subvention de la FLCE (Nantes Université) : 1 500 €

– Subvention Département Études hispaniques (Nantes Université) : 2 000 €

– Subvention DRAC (Ministère de la Culture) : 10 000 €

– Centre Culturel Franco-Espagnol : 2 000 €

– Subvention Ambassade d’Espagne : 15 000 €

– Subvention Instituto Cervantes Paris : 9 000 €

– Subvention Colegio de Espana : 7 000 €

– Subvention Pays Basque espagnol (Institut Etxepare) : 10 000 €

– Accion cultural española (ACE) : 12 000 €

On imagine les coûts cachés de toutes les démarches ! Les acteurs culturels tiennent-ils vraiment à les pérenniser ?

Schumpeter avec nous !

Bien entendu, il y a urgence, et leurs inquiétudes immédiates sont légitimes : c’est leur gagne-pain qui est en jeu. Leur sort n’est pas moins préoccupant que celui des salariés de Camaïeu, Habitat, Tatabotanica et autres nombreux commerces qui ont jeté le gant ces derniers mois. Nantes va devoir décaler la réalisation de son « diagnostic théâtre », commenté ici : à quoi bon décrire un paysage qui sera ravagé demain ?

Y a-t-il même un lendemain ? Bien sûr ! La culture commence par des idées, du travail, du talent, de la passion et de l’empathie. L’argent vient après. Les créateurs de toute sorte ne manquent pas à Nantes. Il suffit, en ces temps de Noël, de visiter l’Autre marché des Écossolies, ou, toute l’année, des boutiques comme Créateurs Nantes à Cœur, à l’angle de la rue du général Leclerc et de la rue Saint-Vincent. Il n’y a pas de raison de penser que les créateurs culturels ont moins d’idées et de courage. Cependant, on aimerait qu’ils exercent aussi leur imagination sur les moyens de réduire la gabegie procédurale.

Et puis, qui oserait dire que des subventions ad vitam æternamgarantissent une culture de qualité ? Ce serait faire beaucoup de confiance aux élus qui les distribuent ! Il suffit de constater la décrépitude de Royal de Luxe, bourré de talent quand il tirait le diable par la queue, de moins en moins créatif une fois confortablement installé à Nantes, et qui néanmoins reste couvert d’argent public année après année ? Secouer le cocotier de temps en temps ne fait pas de mal.

Sven Jelure

(1)   La Chambre « constate des dysfonctionnements majeurs dans cette association sur les plans financier et administratif. Sa gouvernance n’est pas régulière. L’information administrative et financière fournie au conseil d’administration est déficiente, elle ne permet pas à celui-ci d’administrer effectivement la structure, ni de contrôler de manière resserrée l’usage des fonds qui lui sont versés ». Il est vrai que les comptes de la région elle-même, du temps de Jacques Auxiette, ne valaient pas mieux.

Pourquoi les maires de Nantes ignorent-ils Paul Ladmirault au 21e siècle ?

Des œuvres de Paul Ladmirault seront jouées à Nantes les 17 novembre et 24 novembre à l’occasion du 80eanniversaire de sa mort. Il s’agit d’une initiative privée, et même familiale ! Tout autant que Jean-Marc Ayrault, Johanna Rolland semble ignorer le compositeur nantais. Y aurait-il davantage que de l’inculture dans cette attitude ?

Les Nantais qui avaient connu Paul Ladmirault disaient qu’il était peu loquace. Ce n’est pas une raison pour que Nantes en parle si peu aujourd’hui. Le compositeur Paul Emile Joseph Marie Ladmirault est né à Nantes le 8 décembre 1877 et mort à Kerbili, en Camoël, ancienne paroisse du Comté nantais rattachée au Morbihan par la Révolution, le 30 octobre 1944. Musicien brillant et précoce, ce Mozart nantais a 16 ans quand son premier opéra, Gilles de Rais, est représenté à Nantes. Admis au Conservatoire de Paris, il est l’un des élèves favoris de Gabriel Fauré, tout prêt à pousser sa carrière (« je penserais d’abord à vous » lui écrit le Maître, dans le cas où on lui demanderait de désigner un professeur).

Cependant, il choisit par conviction de revenir en Bretagne et devient professeur au conservatoire de Nantes. À défaut de briller à Paris, il est reconnu comme un pilier de la vie artistique nantaise.

Bien entendu, quand Jean-Marc Ayrault est élu maire de Nantes, il honore comme il se doit le grand compositeur n’est-ce pas ? Ayrault, Ladmirault, la rime est propice… Eh ! bien non ! Alors que le conseil municipal de 1950 a donné son nom à une place du centre de Nantes, alors que Ladmirault est aujourd’hui bien connu en particulier dans le monde anglo-saxon pour ses œuvres évoquant l’univers arthurien, une municipalité qui s’autoproclame amie de la culture ignore à peu près le compositeur !

Des voies quasi anonymes

Et cette ignorance perdure jusqu’à nos jours. Le site web métropolitain metropole.nantes.fr mentionne la place Paul-Émile Ladmirault comme « site patrimonial remarquable » à cause de son architecture, et recense les Amis de Paul Ladmirault parmi les associations actives à Nantes – c’est la moindre des choses ; du compositeur lui-même, il ne dit rien.

Pour être juste, le site Nantes Patrimonia n’ignore pas totalement Paul Ladmirault (il s’agit d’un site collaboratif alimenté par des contributeurs, la Ville de Nantes n’intervenant que comme « modérateur »). Au milieu d’un article « Musique »fourre-tout emprunté au Dictionnaire de Nantes, on lit ceci : « L’entre-deux-guerres est une période fertile pour l’essor des cafés-concerts dédiés au jazz et de la musique de chambre, qu’illustrent deux grandes figures, les compositeurs Claude Guillon-Verne et Paul Ladmirault. » C’est mieux que ‑ mais pas beaucoup plus que – rien.

Claude Guillon-Verne (1879-1956) est traité avec plus d’égards que Paul Ladmirault : Patrimonia lui consacre un article spécifique. Apparemment motivé par sa parenté plus que par ses œuvres puisqu’il commence ainsi : « Le neveu de Jules Verne, Claude Guillon, est un compositeur nantais oublié. » L’ombre tutélaire de l’écrivain plane aussi sur Aristide Hignard (1822-1898), cité par le même article « Musique » comme « grand ami de Jules Verne ». Pour en savoir plus au sujet de ce musicien, d’ailleurs, on consultera le Bulletin de la société Jules Verne n° 205, novembre 2022.

Si mince soit ce privilège, d’autres compositeurs n’y ont pas droit. Sur les sites municipaux, Louis-Albert Bourgault-Ducoudray (1840-1910) est le nom d’une avenue (stationnement payant, jours de collecte Tri’sac…) ; quant aux raisons de cet honneur, rien, mais on peut s’en faire une idée grâce à l’affiche du 11e grand concert symphonique de 1902 reproduite sur le site des archives municipales numérisées. Le nom de Gaston Serpette (1846-1904), n’apparaît qu’à travers celui collège du même nom ; là encore, le site des archives de Nantes met le lecteur sur sa piste dans un article consacré à son père Henri, gros fabricant de savon du côté de la place Catinat. Louis Vuillemin (1879-1929) n’est connu que par l’avenue qui lui est dédiée, sans autre précision. Paul Martineau (1890-1915) n’a pas vécu assez vieux pour avoir une rue à son nom.

Les municipalités précédentes honoraient les grands musiciens nantais en donnant leur nom à des rues. Celle d’aujourd’hui trouve à peine moyen de les mentionner en passant sur des sites web.

Le dédain de la ville de Nantes envers Paul Ladmirault atteint un sommet au Conservatoire de Nantes, établissement municipal fondé en 1846 où le compositeur a enseigné. Sur son site web, si l’on recherche le nom « Ladmirault », on obtient pour réponse : « Désolé, mais rien ne correspond à vos termes de recherche. Réessayez avec d’autres mots-clés. » Nul n’est prophète en son pays, sans doute. Paul Ladmirault est bien plus présent, par exemple, sur le site de la Library of Congress américaine !

Pourquoi Ladmirault dérange

Tout n’est pas perdu : Paul Ladmirault est représenté sur le Mur de Royal de Luxe. La classe ! Plus sérieusement, quelques-unes de ses œuvres ont été jouées à l’occasion de la Folle Journée, notamment en février 2024, et bon nombre d’articles, CD et partitions sont disponibles dans les bibliothèques municipales. Il arrive aussi qu’il apparaisse sur Facebook. Mais on se pose quand même des questions. Voilà un compositeur majeur, né à Nantes et revenu vivre et créer à Nantes alors que le succès lui tendait les bras à Paris, et pourtant Jean-Marc Ayrault et ses successeurs semblent l’ignorer alors qu’ils multiplient les génuflexions devant un écrivain majeur, né à Nantes et parti vivre et créer à Amiens…

Y aurait-il un loup ? Ça se pourrait bien. Comme le signale Amélie Decaux sur Nantes Patrimonia au détour d’un article « Place Paul-Émile Ladmirault », « ce militant indépendantiste breton, né à Nantes a composé une œuvre musicale empreinte de son attachement à la terre et à la culture bretonne. Il est l’un des premiers compositeurs membres du groupe artistique Seizh Breur. » Alors là, c’est grave !

Johanna Rolland n’a pas célébré le 30 octobre dernier le 80e anniversaire de la mort de Paul Ladmirault. Mais elle pourra se rattraper aux branches en assistant aux deux concerts consacrés à des œuvres du compositeur qui auront lieu à Nantes, le 17 novembre à 16h00 à Sainte-Croix, le 24 novembre à 16h00 à Notre-Dame-de-Bon-Port, grâce à des descendants du compositeur, en particulier son arrière-petite-fille Florence Ladmirault.

Sven Jelure

Au-delà des limites de la commune de Nantes, votre billet de théâtre n’est plus valable

Mais que diable allaient-ils faire dans cette galère ?

Les responsables du théâtre à la Ville de Nantes connaissent mal ce milieu et cherchent un prestataire pour le leur raconter (à moins qu’ils ne l’aient déjà trouvé, ce prestataire, vu le cafouillage du marché public). Mais il ne devra pas regarder ce qui se passe dans les communes voisines.

Élection ! Là est la clé, assurément ! On se demande si le montant des subventions n’est pas indexé parfois sur le potentiel de nuisance de la troupe plutôt que sur ses réalisations. Prenez Royal de Luxe : qu’il fasse quelque chose ou rien du tout, il palpe des montants de subventions annuelles à six chiffres. Ce qui n’est peut-être pas cher payé, dans le fond, au regard du tort électoral que pourrait causer un courroux de Courcoult.

Cependant, tout le monde ne demande pas de subventions. Il existe donc une frange de troupes qui n’ont rien à perdre et ne doivent rien à personne : c’est là qu’est le danger. Dans une municipalité nourrie aux thèses gramsciennes, les élus nantais s’en inquiètent sûrement. Le règne de Jean Blaise a certainement fait des dégâts dans le monde culturel, mais à quel point ? Maintenant qu’il s’en va, et à un an et demi d’élections municipales où la coalition au pouvoir a bien des chances d’exploser, il serait urgent de mieux évaluer la situation. Et éventuellement les opinions…

Une armée mexicaine pour le théâtre

La Ville de Nantes vient de lancer un appel d’offres concernant la « Réalisation d’un diagnostic théâtre sur la Ville de Nantes » (notez bien : « la Ville de Nantes »). Ce diagnostic vise à établir un état des lieux de « l’écosystème du théâtre à Nantes », à mieux comprendre ses enjeux et ses besoins et à « favoriser la mise en place d’un programme d’actions ».

Étrange aveu : Depuis des décennies, Nantes consacre des millions d’euros de subventions à un « écosystème » (c’est plus chic que « microcosme ») qu’elle avoue mal connaître ! Elle possède pourtant un élu adjoint à la culture, un conseiller municipal délégué au spectacle vivant, une directrice générale adjointe Culture et arts dans la ville, une directrice de l’accompagnement des projets et des réseaux artistiques et une chargée de mission Théâtre et livre ! Connaître et servir cet « écosystème » fait partie de leur job. Et à eux tous, ils n’auraient qu’une vision approximative du monde du théâtre à Nantes ?

En réalité, ça se pourrait bien. Dans les 116 pages du Rapport d’activité 2023 de la Ville, le théâtre est mentionné une seule fois, pour dire que le conservatoire municipal comprend un département spécialisé… Avec cette « Réalisation d’un diagnostic théâtre sur la Ville de Nantes », élus et fonctionnaires municipaux vont suivre un cours de rattrapage accéléré. Il est prévu un « pilotage stratégique » organisé « autour de l’élu adjoint à la culture, du conseiller municipal délégué au spectacle vivant, du DGA Culture et arts dans la ville et de la directrice de l’accompagnement des projets et des réseaux artistiques » au sein d’une « instance (…) animée par l’équipe projet ». L’équipe projet, elle est « constituée de : la directrice de l’accompagnement des projets et des réseaux artistiques, la chargée de mission théâtre et livre » et a pour mission… le « pilotage de la démarche », sous les yeux d’un « comité de suivi » formé de… « l’équipe projet + 8 à 10 acteurs culturels du territoire ». Une organisation façon catoblépas, qui ne garantit pas une utilisation optimale du temps de travail des fonctionnaires.

Une procédure ouverte vite refermée

Il semble d’ailleurs qu’il y ait beaucoup d’ahans dans ce dossier. L’avis de marché a été publié le 18 octobre sur le site des marchés publics électroniques de Nantes Métropole. Il en a été exfiltré le lendemain, avant qu’un nouvel avis ne paraisse le surlendemain. Le premier avis portait sur une procédure ouverte, le second sur une « procédure NC », autrement dit non concurrentielle. Dans le premier cas, les candidats devaient démontrer leurs capacités techniques et professionnelles en détaillant leurs prestations récentes. Dans le second cas, Nantes choisit qui bon lui semble… Hélas, si toute trace de cette substitution a disparu du site municipal, il n’en va pas de même sur celui du Bulletin officiel des annonces des marchés publics qui a publié un « Rectificatif – Rectificatif – rectificatif » (sic), une sorte de spécialité nantaise.

Ce « diagnostic théâtre » ne couvrira que la ville de Nantes(1). On se demande quelle pourra être sa validité, puisque le spectacle vivant est vivace aussi hors des limites administratives de la commune. Comment appréhender « l’écosystème » du théâtre nantais sans tenir compte de ce qui se fait au Piano’cktail (Bouguenais), à Capellia (La Chapelle-sur-Erdre) ou dans toutes les autres communes de l’agglomération ? Les entreprises privées comme le Théâtre 100 noms sont aussi exclues de l’épure. On sait déjà qu’avec de telles œillères, ce diagnostic n’en sera pas un et reviendra à jeter de l’argent par les fenêtres, côté cour comme côté jardin.

L’an dernier à la même époque, au moins, l’« Étude sur les lieux de création de la métropole » portait sur l’entièreté de l’agglomération. Il est vrai que cette usine à gaz compensait par d’autres handicaps. Au fait, on n’en a plus jamais entendu parler depuis un an, de cette étude. Mais comme elle a en principe été remise en octobre 2024, ce n’est peut-être que partie remise.

Sven Jelure

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(1)     Le cahier des charges du diagnostic précise expressément que « les structures de diffusion nantaises sont les suivantes : une Scène nationale (le Lieu Unique), deux Scènes Conventionnées (MIXT-Le Grand T et le TU-Nantes) et une dizaine de lieux en majorité associatifs (TNT, Théâtre de Belleville, Théâtre de la Ruche, Théâtre du Cyclope, Théâtre de poche Graslin, Krapo Roy, Théâtre du Sphinx) d’autres accolant une structure juridique privée à une association (Compagnie du café théâtre, Théâtre Beaulieu) et enfin quelques entreprises purement privées (Théâtre 100 sans noms, Théâtre de Jeanne). Ces dernières, de par leur statut et leurs choix artistiques, restent en dehors du champ d’intervention de notre politique publique. Par ailleurs, la Ville a développé une politique de mise à disposition de lieux qui proposent aussi de la diffusion notamment en théâtre : le Nouveau studio théâtre (trois compagnies pilotent le projet) et le Théâtre Francine Vasse (une compagnie pilote le projet). » Autrement dit, toutes les salles de la périphérie, et les troupes de théâtre qui vont avec, sont exclues.

Spécial Halloween : la malédiction mystérieuse du musée Dobrée

Thomas Dobrée et la malédiction de la citrouille nantaise

« Ann Dianaf a rog ac’hanoun » (l’inconnu me dévore), dit la devise très Halloween-friendly inscrite sur le manoir Dobrée. Thomas Dobrée aurait-il, tel Toutânkhamon, jeté un sort à ceux qui manquent de respect à sa mémoire ? Il faut être juste, le département lui-même a fait de son mieux pour aller au-devant des ennuis.

On se félicitait de la réouverture du musée Dobrée ce printemps et, patatras ! moins de cinq mois plus tard, le voilà à nouveau objet de scandale. Le rapport d’observations définitives (ROD) sur le département de Loire-Atlantique publié voici quelques jours par la chambre régionale des comptes dénonce « un cumul d’anomalies sur un lot du musée Dobrée ».

Lors des travaux de rénovation du musée, ce lot, le n° 21, a fait l’objet de deux offres. L’une des deux a été rejetée comme irrégulière parce qu’elle « allait au-delà du cahier des charges », ce qui, observe la chambre, « ne correspond pas à la définition d’une offre irrégulière » fixée par le code de la commande publique (CCP). Comble d’ironie, une fois le marché attribué à un autre candidat, « le département a demandé une prestation complémentaire correspondant à une partie de la prestation non demandée ». Tu veux ou tu veux pas ? Le département a aussi passé un marché négocié malgré plusieurs lettres de la préfecture contestant la légalité de cette procédure.

L’examen de la Chambre ne porte sue sur les exercices 2018 et suivants. Elle ne peut cependant ignorer totalement ce qui s’est passé avant. « L’opération de rénovation du musée Dobrée a fait l’objet de glissements importants », écrit-elle. D’abord « en termes de planning : le musée, fermé depuis janvier 2011 n’a réouvert complètement et de manière pérenne qu’en mai 2024, soit treize ans plus tard ». Et aussi « du point de vue financier : l’enveloppe initiale a doublé (25 M€ en 2016, réévaluée à 50 M€en octobre 2023) ».

Des problèmes créés par la main de l’homme

Mais elle ne dit rien des nombreuses tribulations du projet Dobrée depuis quarante ans. Elles ne sont pas à la gloire de son propriétaire, le département de Loire-Atlantique. Le Musée lui-même se garde d’en dire trop dans le dossier de presse préparé pour sa réouverture.

Le Musée Dobrée doit son existence à Thomas Dobrée. À la fin du XIXe siècle, celui-ci lègue au département de Loire-Inférieure son manoir et ses vastes collections. Son testament contient quelques conditions très raisonnables. Le département les accepte en acceptant le legs. Or, aujourd’hui, il ne les respecte pas. De là à penser que le fantôme de Dobrée se venge…

Voici un bref rappel des principales péripéties.

L’empilement des projets. Après un premier projet abandonné dans les années 1990, un projet de rénovation du musée est mis au point en 2004. La même année, l’élection départementale fait passer la Loire-Atlantique à gauche ; le nouveau pouvoir rejette le projet « de droite ». En 2010, il passe commande à un architecte à la mode, Dominique Perrault. Celui-ci a préparé le terrain : commissaire du pavillon français à la Biennale d’architecture de Venise en 2010, il y a complimenté la ville de Nantes. Il est « parti à la recherche des grands chantiers emblématiques et exemplaires des métropoles françaises », s’est enthousiasmé Jean-Marc Ayrault. Le projet Perrault séduit les édiles grâce à une extension souterraine éclairée par une immense verrière. Une fois le projet attribué, la verrière se transforme en dalle de béton ! Malgré ce reniement, le département maintient son intention. Il ferme le musée le 2 janvier 2011 et ne le rouvre pas quand le permis de construire, fautif à plus d’un titre, est annulé en 2012. Puis il fait appel à un nouvel architecte pour un nouveau projet en 2017. Il faudra encore huit ans pour en venir à bout.

Le bâtiment Voltaire. Dans le projet de rénovation de 2011, ce bâtiment présenté aujourd’hui comme « caractéristique de l’architecture brutaliste des années 1970 » doit être détruit. Victime d’infiltrations, il est irréparable. Le département (de droite), qui l’a construit en 1974, soit trente-six ans plus tôt, aurait donc bâclé le travail ? Pas tant que ça, finalement, puisque quatorze années supplémentaires ont passé et que le bâtiment est toujours là. L’erreur de diagnostic (supposons la bonne foi) du projet Perrault a failli coûter des millions d’euros.

La valse des conservateurs. En 2010, le département limoge Jacques Santrot, historien respecté, auteur de nombreux travaux historiques et conservateur du musée Dobrée depuis 1985 (le dossier de presse du musée rénové ne le mentionne même pas). Il lui faut plusieurs mois de recherche pour trouver un remplaçant, Louis Mézin, directeur des musées de Nice et ex-directeur du musée de la Compagnie des Indes à Lorient. Au jour prévu, Louis Mézin n’est pas là : en désaccord avec Perrault, paraît-il, il renonce au poste. Les candidats ne se bousculent pas. Il faut plus d’un an pour désigner un nouveau conservateur, Patrick Porte, qui vient alors de subir un revers professionnel à la direction du Musée national du Sport. Arrivé le 15 mars 2012, il s’en va moins de sept mois plus tard. Une directrice par intérim, Laure Barthet lui succède en novembre 2012. Au printemps 2016, elle vogue vers d’autres eaux. Le poste échoit alors à Julie Pellegrin, actuelle directrice.

Le reliquaire d’Anne de Bretagne. A-t-on besoin d’un conservateur et d’un effectif complet pour un musée fermé depuis des années et dont la réouverture n’est pas pour demain ? Le musée retrouve un peu de légitimité en ouvrant un petit espace d’exposition en 2015. Il y montre en particulier son trésor le plus précieux : le reliquaire en or qui a contenu le cœur d’Anne de Bretagne. Cette mission-croupion est-elle au-dessus de ses forces ? Dans la nuit du 18 avril 2018, le reliquaire est volé. L’alarme sonne mais le veilleur de nuit ne voit rien ! Heureusement, la police retrouve le trésor au terme d’une enquête express. Et le musée se referme.

Sven Jelure

Nantes Métropole invente la « stabilisation transitoire » pour les ménages déménagés des bidonvilles

Nantes veut évacuer le bidonville de la prairie de Mauves. Elle a choisi un prestataire pour déloger les occupants ; elle en cherche un autre pour les reloger ailleurs. Le montant total de cette double manœuvre pourrait approcher 100 millions d’euros, hors construction du moindre logement. Et ce n’est pas fini.

Nantes Plus a été le premier à attirer l’attention des Nantais d’une part sur l’échec ébouriffant de la « concertation préalable » autour du projet de Pôle d’écologie urbaine (PEU) de la prairie de Mauves, d’autre part sur les dépenses abracadabrantesques envisagées pour en déloger les occupants des bidonvilles qui s’y trouvent.

Depuis la fin janvier, Johanna Rolland avait entre les mains un rapport cinglant de la Commission nationale du débat public. Elle a attendu la fin juin pour revenir sur le sujet devant le conseil métropolitain. Non sans dorer la pilule aux élus. « Dans l’ensemble, les participants à la concertation ont considéré que le pôle d’écologie urbaine apportait une réponse conforme aux évolutions des modes de vie et des transitions, en adaptant les équipements métropolitains aux exigences du contexte et favorisant les synergies transversales », leur a-t-on assuré. Où a-t-on trouvé ça ? La Commission avait surtout indiqué : « Plus concrètement, la concertation a mis en exergue les interrogations et inquiétudes des riverains du projet ou des habitants proches du projet qui redoutent une aggravation des nuisances et pollutions ».

Malgré sa maigre efficience dans la concertation, Nantes Métropole a proposé de prendre en charge « toute opération de résorption de bidonville située sur un terrain concerné par un projet métropolitain ». En l’occurrence, la prairie de Mauves, occupée par « près de 700 personnes migrantes de l’Est européen » ‑ plus précisément, des Roms principalement originaires de la région de Drobeta-Turnu Severin, sur la rive gauche du Danube. La métropole s’est ainsi placée dans une seringue infernale.

Un rêve de squatteur : 48 mois de tranquillité garantis

La métropole propose de prendre en charge la « résorption » mais refile prudemment ladite charge à un prestataire. Coût prévu, sur une période de quatre ans : « un montant de base de 12 694 729 € HT/an et dans la limite d’un plafond maximum sur les 4 années de 80 M€ HT ». Le marché a été attribué à Coallia, grosse association fondée en 1962 par Stéphane Hessel dans le but de « faciliter le retour au pays des travailleurs migrants africains et malgaches », qui aujourd’hui se consacre surtout à l’hébergement social pour le compte et aux frais des pouvoirs publics.

Il s’agit de décider 700 personnes à quitter un bidonville ; le prix de revient de cette bienveillance se situe donc entre 72.541 (montant de base) et 114.000 euros (plafond maximum) par personne. À ce prix-là, les résultats ne sont même pas garantis. « Au terme de la démarche, évacuation définitive du site en cas de maintien d’occupants », prévoit Nantes Métropole. Autrement dit, s’il reste des occupants au bout de quatre ans de cajoleries, « dans le cadre de la stratégie métropolitaine de résorption des bidonvilles qui prend appui sur des volets d’action alliant humanité et fermeté », on leur enverra les CRS. Dame, il faudra bien que le PEU se fasse.

Puisque l’« évacuation définitive » interviendra « au terme de la démarche », le volet « humanité » à 80 millions d’euros garantit aux réfractaires quarante-huit mois de tranquillité Et comme toute sortie du bidonville est définitive, ils prendront sûrement le temps de la réflexion avant de bouger. Encore heureux s’ils ne sont pas rejoints par des occupants d’autres campements sauvages habitués à être expulsés tous les six mois, aspirant eux aussi à profiter de l’aubaine.

Et les logements ? Ça va venir…

Ceux que Coallia aura convaincus de quitter la prairie de Mauves ne seront pas réduits à l’errance ou au retour à Drobeta-Turnu Severin : il leur sera proposé de s’installer provisoirement sur des terrains gérés par les communes ou par Nantes Métropole. Cette dernière a donc publié un nouvel appel d’offres. Il porte sur la « gestion locative de terrains d’insertion et gestion d’occupation de terrains de stabilisation (et autres formes d’habitat ou d’hébergement adaptés aux publics issus des bidonvilles) sur le territoire de Nantes Métropole ». Il comprend six lots, trois « terrains d’insertion » et trois « terrains de stabilisation » répartis sur le territoire métropolitain (Sud Ouest, Nantes et Nord Est), à partir du 1er février 2025. Budget supplémentaire total pour les six terrains : jusqu’à 14.999.999 euros sur quatre ans.

Selon le ministère du Logement, la gestion d’un logement social coûte en moyenne 1.170 euros par an (montant 2022). La somme envisagée par Nantes Métropole équivaudrait donc à la gestion de… 3 205 logements. Elle ne porte que sur la gestion, l’entretien et la petite maintenance. Un peu plus qu’un travail de syndic d’immeuble classique quand même, d’abord parce qu’il est bilingue (« la quittance doit être traduite en français et en roumain ») et surtout parce qu’une révolution culturelle sera réclamée aux bénéficiaires (« veiller à ce que les occupants ne déposent pas de déchets, de véhicules épaves, de carcasses automobiles, de carcasses deux-roues, ou tout encombrant (pièces mécaniques, électroménager, cartons, matériaux, etc.) sur les terrains », etc.). Quant aux frais de création et d’aménagement des terrains, c’est encore un autre budget, pas encore déterminé. Idem pour la construction de mobil homes « et autre forme d’habitat adapté aux publics issus des bidonvilles ».

Et après ? Dans un précédent appel d’offres, Nantes Métropole présentait l’opération comme une « stabilisation transitoire » ! L’oxymore est créatif mais la métropole ne pourra pas indéfiniment se payer de mots. Dans son nouvel appel d’offres, elle affirme que les ménages installés sur les « terrains d’accueil transitoires » bénéficieront d’un « suivi adapté pour accéder ensuite à un logement social ». Dans une agglomération déjà pleine comme un œuf, il faudra encore le construire, ce logement. Encore un budget à prévoir, sans parler de l’élaboration des éléments de langage justifiant son attribution réservée à un certain public. La « stabilisation transitoire » pourrait durer.

Sven Jelure

Cinquante Otages : la Semitan grignote à nouveau le monument

Naolib rachète le monument aux Cinquante Otages de Nantes

Nantes honorera le mois prochain les quarante-huit otages exécutés par l’armée allemande le 22 octobre 1941 en représailles contre l’assassinat du colonel Hotz deux jours plus tôt. Le monument dit « aux Cinquante Otages », conçu par Marcel Fradin et Jean Mazuet, a été érigé en leur mémoire. Il comprend un obélisque formé de cinq flèches, deux statues et leur entourage.

Ledit entourage a été discrètement rogné du temps de Jean-Marc Ayrault, lors de la construction de la ligne 2 du tramway en 1993, puis aux premiers temps du mandat de Johanna Rolland, en 2014. Et pourquoi pas ? Le monument n’était pas protégé, la ville en disposait à sa guise.

Enfin, tout de même, un arrêté préfectoral du 10 mai 2017 l’a inscrit aux monuments historiques. Ce classement a été publié au Journal officiel du 3 mai 2018. Le périmètre de protection est précis : il comprend l’ensemble du monument « y compris ses murs de soutènement et emmarchements, selon l’emprise délimitée par un trait rouge sur le plan annexé à l’arrêté ».

Le plan en question, le voici :

Le trait rouge est parfaitement visible. On devine bien l’ablation effectuée au profit du tramway dans la partie nord-ouest du bâtiment, côté quai de Versailles. Mais ça c’était avant. À présent, le monument est intouchable. Ou pas ? La ligne 2 du tramway a été rénovée cet été entre le pont Saint-Mihiel et la place du Cirque. Et voici ce qui s’est passé :

Pour ériger ce nouveau poteau, on a encore grignoté le monument aux Cinquante Otages. Même pas un mètre carré au sol, certes, mais l’aspect du monument en est sensiblement affecté. Oh ! la Semitan a sûrement obtenu l’autorisation du préfet de région, indispensable pour des travaux sur un monument historique. Vous ne l’avez pas vue affichée sur le chantier ? C’est sûrement que vous n’avez pas bien cherché.

Sven Jelure